Noël Provençal

 Noël Provençal                    

(Une vieille dame du sud de la France raconte les Noëls d’antan.  Imagine-la, avec son accent fleuri de Marseille.  Parfois,  emportée par son récit, elle laisse échapper quelques mots de provençal.  Ses tournures de phrases sont celles de son pays.  Ses souvenirs se bousculent mais sont précis.  Il y a une cinquantaine d’années, les Noëls de là-bas, se fêtaient réellement comme elle les décrit.)

CALENDAU PROVENÇAU

       Chaque année, au début du mois de décembre, je revois le temps des Fêtes de ma jeunesse dans ma Provence natale.  Ah! Ils étaient bien jolis les Noëls de ce temps-là!  Chacun s’y préparait avec piété.  Oh! bien sûr, on mélangeait un peu les gestes chrétiens et les rites païens, mais qu’importe, puisque tout était pour la gloire de l’Enfant Dieu!  Je me rappelle…

Tout commence le jour de la Sainte Barbe, le quatre décembre.  C’est le matin où il faut semer le blé du Pitchoun Jésu*: une petite assiette, un peu de coton mouillé et avec beaucoup d’amour et d’humidité, la verdure sera prête juste à temps pour finir la décoration de la crèche, la veille de Noël.

Et cette crèche, aujourd’hui, il faut se la monter!  Connaissez-vous la crèche provençale?  Elle est magnifique!  Tout d’abord, sur une table ou un grand buffet, on village-provencalse monte une grosse colline pour représenter  le paysage de chez nous.

En bas, notre village avec ses bastides aux tuiles rondes et roses, ses  mas, qui sont des fermes, et la petite église avec sa place carrée où les hommes jouent à la pétanque le dimanche après-midi.

En haut, sur la colline, on met l’étable avec notre Bonne Mère la Vierge Marie, son époux, Saint Joseph, l’âne, le boeuf et le mouton.  Tout autour, on place les oliviers qu’on fait avec du thym sauvage.  Et toute la colline est décorée avec cailloux, graviers, brins d’herbe, lavandin et autres fleurs séchées par le soleil. Enfin, la veille de Noël, on y mettra le blé de l’enfant Jésus. Il sera d’un beau vert brillant. Il aura environ cinq centimètres, quelque fois plus, quelques fois moins, selon la grosseur de la crèche. Ainsi seront reconstitués nos bois, nos champs et nos garrigues.

Descendant de la colline, notre petit ruisseau dont l’eau vive est si claire que rien que d’y penser, j’ai envie de chanter!  Tout à coup, il se transforme en une belle cascade, qu’on fait avec du papier d’aluminium froissé.  Ensuite, il continue plus sagement, traverse notre village pour, à la fin, faire tourner les grandes ailes du moulin, comme celui que vous a raconté Alphonse Daudet, vous vous souvenez?  Partant du village jusqu’à l’étable, un beau petit sentier serpente le long de la colline, tout bordé de thym, de romarin et de pépredail qui embaument même à cette époque de l’année!  (le pépredail est une sorte d’origan sauvage.)

Et voici le temps de sortir du placard la boîte rangée avec tant de précautions à la Chandeleur: LES SANTONS!  Elles trois-santonssont bien naïves, ces petites figurines de terre cuite artistiquement décorées et peintes de toutes les couleurs avec tant de soins!  Chez nous, nous n’étions pas riches et nos santons mesuraient environ six centimètres.  Mais, chez les riches, on trouve toutes sortes de santons: cinquante, soixante centimètres, habillés avec du vrai tissu, de la dentelle, du velours!  Par contre, on trouve aussi les santons-puces, pas plus grands que l’ongle du doigt de la main!  Ainsi, tout le monde peut se les offrir, toutes les familles peuvent se la monter, la Crèche!

Donc, nous sortons les Santons.  En tête, sur le sentier, nous mettons Monsieur le Maire avec sa belle écharpe tricolore bleue, blanche et rouge.  Puis Monsieur le Curé avec son bréviaire, suivi de Madame la Châtelaine dans ses plus jolis habits de la région: jupe rouge et noire, châle noir, chapeau de paille avec une branche de mimosa jaune soleil.  Derrière elle, nous plaçons le boulanger avec son pain, le  pécheur avec son poisson, la bouscadière c’est-à-dire la ramasseuse de bois avec son fagot sur la tête, le tambourinaire et son tambourin, l’aveugle et son petit fils et tous les autres puisqu’il y en a une cinquantaine qui nous représente tous, nous le villageois portant notre offrande à l’Enfant Jésus!  On trouve même le boumian (le gitan) et son ours savant, qui passaient chez nous en allant aux Saintes-Marie-de-la-Mer. Derrière le bohémien, le Ravi toujours content suit avec Pistachié* et le Giget les deux inséparables qui, pour une fois, ne vont peut-être pas faire des autres tours pendables.  Du moins, espérons-le!

Enfin, voici l’instant que les enfants attendent avec impatience: nous sortons les Rois Mages.  Chaque roi va représenter un ou deux enfants de la famille et on va les mettre le plus loin possible de l’étable.  Chaque soir, les Pitchouns et les Pitchounettes*, en présence de leur maman, feront avancer ou reculer leur roi, selon qu’ils auront été sages ou polissons.  Ah! il y en avait des efforts de faits tout au long du mois, je vous le jure!  Pensez donc, quelle honte si le Roi n’arrive pas à la Crèche le 6 Janvier!

Nous voici le 24 Décembre.  Ma Mère va préparer le « Gros   Souper » qui va mettre fin à quatre semaines de jeûne.  Il y aura de la soupe de courge, de la morue, des raviolis aux épinards et les treize desserts.  Il n’y aura pas de viande.  Pendant ce temps, le plus âgé et le plus jeune de la famille vont, main dans la main jusqu’à l’appentis de bois, chercher la bûche de l’olivier coupé spécialement pour cette occasion dans le courant de l’année.  Ils l’apportent dans la salle familiale et la déposent devant la cheminée.

Le soir, ma Mère prépare la table: elle met ses trois plus jolies nappes et ses trois flambeaux en signe de Trinité.  Dans des petits plats d’osier ou de terre cuite, elle dispose les treize desserts, symbole du Christ et des douze apôtres.  Oh!, ils ne sont pas bien chers ces desserts et tout le monde peut se les procurer!  On trouve des fruits de chez nous: pommes, poires, mandarines  –  des mendiants qui sont des fruits secs: amandes de Provence, noix de Grenoble, figues sèches cueillies en été   –  des cédrats qui sont d’énormes citrons à peau épaisse  –  des dattes  –  du nougat blanc et du nougat noir de Montélimar*  –  de la confiture des Merveilles c’est- à- dire de coings et de pastèques que chez vous, vous appelez melons d’eau  –  des panses qui sont de belles grappes de raisins verts gardées pendues au grenier pour ce repas  –  et enfin des fougassettes.  Les fougassettes, ce sont de bonnes pâtisseries parfumées à l’eau de la fleur de l’oranger et qui sont dorées comme le soleil!  Les couverts sont dressés sans oublier celui du pauvre, de l’inconnu qui entrera peut-être et qui pourrait bien être Notre-Seigneur lui-même!

Juste avant le souper, l’aïeul dépose la bûche dans la cheminée.  Quand elle commence à crépiter, il prend quelques gouttes du meilleur vin, fait libation en les envoyant dans les flammes et en disant: « Que Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient et si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins! »

Ma Mère apporte les mets traditionnels, le vin et le sirop d’orgeat préparé avec une décoction d’amandes.  Et toute la famille passe à table,  car le souper devra se terminer une heure avant minuit  pour qu’on puisse aller à la messe et communier.  A la fin du repas, nous ne ramassons pas les miettes.  Nous les laissons sur la table pour que les âmes de nos Défunts puissent prendre part à notre festin pendant que nous serons à l’église.

Justement, la messe, il est temps d’y aller!  Dans notre village, nous avons la chance d’avoir une crèche vivante.  Ce n’est pas toutes les paroisses qui ont cette coutume.  Pensez donc:  une vraie maman, son époux et leur petit, un âne véritable, un vrai boeuf, un vrai mouton!  Arrivent les bergers avec leurs agneaux de l’année. Et les bêlements plaintifs des bêtes se creche-provencalemêlent à nos voix qui chantent des cantiques!  Bonne Mère que c’est beau!

De retour au mas paternel, nous mettons notre Jésus dans l’étable, sur la paille de notre crèche.  Il y restera jusqu’à la Chandeleur, le 2 février.  Puis nous ramassons les miettes du festin, nous les mettons dans une petite assiette pour pouvoir, le lendemain, les répandre dans les champs et le jardin afin d’avoir de belles et bonnes récoltes.

Ah! Comme c’est dommage que ces vieilles traditions se perdent!  Chaque année, à l’époque de Noël, il me semble sentir l’air de ma Provence, la fumée de la bûche de l’olivier dans la cheminée et ma tête se remplit de la musique des fifres et des tambourins!  C’est pour cela que je vous ai fait partager aujourd’hui la Pastorale Provençale de Noël!

Que le soir de Noël, Dieu vous bénisse!

Et que Dieu nous emplisse d’allégresse pour l’année prochaine!

Lou vespré de Calendo,    Qué Diéou  vou doun sa bénédictioun!

E per autre an, qué Diéou nous alègre!

* Pitchoun Jésus: Petit Jésus

* Pistachié et Giget: deux compères qui se mettent toujours dans des situations invraisemblables.

* Pitchounette: petite

* Montélimar: ville du sud de la France, célèbre par ses nougats car les amandiers sont nombreux

 

 

 

 

 

 

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