Mirage

                           Thème : «Elle le vit apparaître par-delà le dessin. Il venait la chercher, l’enlever.» 

Carole Martinez, Le cœur cousu, 2007

 Visa-Art. C’est le vernissage. Lentement elle regarde les tableaux. Un à un. Tous plus beaux les uns que les autres. Mais celui-là, en camaïeu bleu l’attire irrésistiblement. couple-en-foretElle revient sur ses pas. Qu’est-ce donc qui la trouble à ce point? Là, presque au centre, cette esquisse humanoïde, elle jurerait qu’elle l’a vu bouger. Son regard se trouble, son cœur s’arrête puis repart au galop. Elle en est sûre maintenant, les contours se précisent, elle connaît cette forme qui remonte dans sa mémoire. Grand, filiforme, les yeux tristes… Serait-ce possible? Il lui sourit. – Viens… Je t’attends depuis si longtemps, dans cette  forêt ombreuse… Viens… – Moi aussi, je t’attendais sans le savoir. Attend encore un peu, laisse-moi réaliser ce miracle… – Pourquoi attendre encore? Viens… Imperceptiblement, son corps, ses jambes prennent vie. Il marche parmi les arbres, sort du tableau, la prend par la main et l’entraîne loin de cette foule qui ne s’aperçoit de rien. Rémi et Jocelyne, les amants du XIX e siècle, se sont retrouvés.

Le voyage intemporel leur semble court. Pourtant, ils traversent monts et vallées, forêts et plaines, remontent le grand fleuve, dépassent l’océan et se retrouvent soudain devant la grille du château où ils se sont aimés. Ils reconnaissent le parc, les arbres centenaires, les allées sinueuses, et là-bas, le petit pavillon de chasse où ils se rencontraient. Le divan Récamier est toujours là, sans le moindre grain de poussière, moelleux, confortable. Doucement, tendrement ils s’enlacent. Elle caresse les cheveux ondulés de Rémi et rêve. Ce rêve, vieux de plus d’un siècle, revient, se continue. Elle se voit dans le grand parc du château. Une longue table est dressée, recouverte de mille victuailles. Les herbes, fraîchement coupées embaument. Des enfants courent partout, c’est le baptème de leur premier bébé. Baptême qui ne se fera jamais,  enfants qui ne courront jamais,  herbe qui n’embaumera jamais, table jamais dressée. Rémi aussi revit cet ancien fantasme et souhaite que le père de sa bien-aimée ne surgisse pas au pavillon de chasse. Rêve inutile face au destin… Cette fois encore, la porte s’ouvre, le fusil se lève… Pas un cri. Pas un mot. Juste un bruit sec et une odeur de poudre.

L’océan, le grand fleuve, les plaines, les forêts, les vallées, les monts s’évanouissent ensemble et séparément. Devant le tableau camaïeu, seule dans la foule qui discute verre en main, elle ne voit que l’esquisse humanoïde bleue dans la forêt céruléenne. Lentement, le regard vide, elle regarde les autres peintures et s’en va. Seule.

7 mai 2009

 

7 mai 2009

7 mai 2009

 Ginette Fauquet

 

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