Meurtres sans prémédication

Miroir sans tain, p. 15

C’est en 1970 que j’ai rencontré Donatienne Lévesque la première fois. C’était une petite femme, toute menue, très bien coiffée, maquillée sobrement. Ses vêtements, quoique ordinaires, étaient coordonnés avec soin avec toujours un petit accessoire de bon goût. Elle avait environ soixante ans. Peut-être un peu plus. Elle venait rendre visite à son mari atteint d’insuffisance rénale. Pendant trois années, elle a assisté son époux, jusqu’à sa mort.
En 1990, Madame Lévesque est revenue dans mon département. Elle s’était remariée et accompagnait son conjoint, atteint lui aussi d’insuffisance rénale. De nouveau, nous avons pris l’habitude de voir chaque jour cette adorable grand-mère de quatre-vingts ans passés . Toujours aussi coquette. Toujours aussi dynamique. Toujours aussi souriante et aimable. Elle restait des heures à côté de son époux, lui lisant le journal, lui racontant les mille et unes choses de la vie courante, lui caressant la main ou le front. Quand il dormait, elle le veillait ou venait parler avec nous. Elle nous a raconté son histoireMariée à vingt ans, elle avait eu quatre enfants. Le dernier était encore jeune quand son mari est décédé. « Mon pauvre Albert était pris des reins. Quand il est mort, en 1942, mes filles avaient dix et huit ans et mes garçons six et deux ans. Il n’y avait pas d’avantages sociaux dans ce temps-là. J’ai travaillé à l’usine de textile dix heures par jour. En rentrant à la maison, il y avait le ménage, la cuisine, la couture, les soins aux jeunes. Ah, Garde, la vie n’a pas été facile, mais nous étions des centaines dans le même cas.MedicamentEn 1952, j’ai rencontré Louis-Joseph. Il était veuf, lui aussi. Il avait trois enfants de huit à treize ans. Nous nous sommes mariés et nous avons été très heureux. Puis un beau jour, il est tombé malade. Insuffisance rénale. Il a été soigné et il est mort ici. Vous en souvenez-vous, Garde?
J’ai rencontré Conrad quelques années plus tard, au club de l’âge d’or. Nous nous sommes mariés en 1975. Nous vivons depuis peu dans un foyer pour aînés. Mais il est de plus en plus malade et doit venir deux fois par semaine pour se faire dialyser*. C’est dur, Garde. Et lui aussi, je le sens, va me quitter. »

Un matin, l’urologue demande à me voir dans mon bureau.
– « Garde, n’avez-vous rien remarqué dans les histoires de Madame Lévesque? Ne trouvez-vous pas bizarre que ses deux premiers maris soient morts d’insuffisance rénale, comme son père d’ailleurs. Et le troisième a la même pathologie dont il va mourir dans les semaines qui viennent? Je me fais peut-être des idées, mais veuillez installer une surveillance continue auprès du patient. N’acceptez aucune nourriture ou boisson de l’extérieur et qu’un préposé aide Monsieur Lévesque pour les repas. Moi, je préviens la police. Inutile, je pense, de vous recommander la plus grande discrétion. Que personne sauf vous, ne soit au courant de mes soupçons. »

Une enquête fut instituée. Madame Lévesque était au-dessus de toute suspicion. Elle avait mené une vie irréprochable. Le médecin hochait la tête, loin d’être convaincu. Il revit Donatienne et recommença toute l’investigation médicale.
« Madame Lévesque, suivez-vous bien la diète de votre mari, régime strict sans sel?
– Oh oui, docteur. J’employais beaucoup de fines herbes pour masquer la fadeur des plats. Et j’ai bien recommandé à la Directrice du foyer d’être vigilante.
– Chez vous, utilisiez-vous des produits toxiques, pour l’entretien des plantes, par exemple?
– Jamais, docteur.
– Suiviez-vous les prescriptions médicales à la lettre?
– Oh oui. Nous avons un pilulier pour la semaine et nous vérifions toujours à deux.
– Vous ne donniez aucun médicament non prescrit?
– Certainement pas, docteur. Excepté son Bromo-Selzer.
– Son quoi?
– Son Bromo-Selzer. Je n’ai jamais manqué une journée!
– Mais pourquoi lui donnez-vous du Bromo-Selzer?
– Quand je me suis mariée, ma Mère m’a mise au courant des choses de la vie. Je l’entends encore me dire : « Donatienne, si tu veux un bon homme dans la couchette, pas endormi mais pas trop porté sur la chose, donne-lui tous les matins une grosse cuillerée de Bromo-Selzer. Tu vois, j’en ai toujours donné à ton père et il s’en est très bien porté jusqu’à sa mort. » Effectivement, j’en ai donné à mes trois maris et nous en étions très satisfaits. Malheureusement, mes gendres disent que c’est un remède de bonne femme et ne veulent pas en prendre. C’est vraiment dommage pour mes filles! »

L’urologue m’a lancé un regard navré. Il a renvoyé Donatienne près de son époux, sans lui faire de reproches.
( Le Bromo-Selzer est un anti-acide gastrique sans aucun effet sexuel. C’est un médicament à base de citrate de sodium. À long terme ou à hautes doses, il est dangereux pour les reins. Malheureusement, il est vendu sans ordonnance et malgré les mises en garde du fabricant, il est très facile d’en faire mauvais usage.)

Le médecin a mis la police au courant des derniers développements. Devant la parfaite bonne foi et l’âge de Madame Lévesque, aucune accusation d’homicide involontaire n’a été retenue.
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