Lettres inédites

Lettres à Luc-André, le fils de ma meilleure amie.

tristesse15 mai 1970

 Bonjour Luc-André,

Tout a commencé le 6 Juillet 1969, pour le premier anniversaire de Véronique, qui est aussi la filleule de ton père. Ce jour-là, les bras chargés de cadeaux, le coeur gonflé d’amour, de joie et de fierté, tes parents ont sonné à votre porte. Tu ne leur as pas ouvert. Plus tard, tu leur as expliqué que c’était la décision de ta femme.Ta mère t’a cru!

 Ils ont du attendre jusqu’en septembre pour voir la petite. Comme des voleurs. A l’insu de tous. Tu as même effacé les traces de leurs fesses sur le sofa. Tu semblais effrayé par ta femme.Et elle t’a cru!

 Elle t’a demandé de leur amener ta fille au grand jour pour qu’elle ne croit pas qu’il faille avoir honte de ses grands-parents. Ou de ne plus l’amener du tout pour qu’elle ne s’attache pas à eux pour, ensuite, être privée de leur amour. Tu t’es fâché. Ils ne t’ont plus vu ni entendu jusqu’en décembre. Tu habites pourtant à quelques rues de chez eux!  Quand tu leur as téléphoné, un peu avant Noël, tu as dit avoir mal compris, avoir pensé qu’ils te mettaient à la porte. Et elle t’a cru!

 Tu leur as dit que 1969 avait été une mauvaise année, que 1970 serait meilleure : tu viendrais régulièrement les voir avec leur petite-fille. Et elle t’a cru!

Mais le temps des Fêtes a passé. Pas de nouvelles. Pas de voeux. Tout à coup, en mars, tu leur reviens après un coup de téléphone. Par trois fois, en deux semaines, tu viens avec Véronique à qui tu demandes d’appeler ta mère et ton père Mama et Papa. Et elle y a cru!

Puis, de nouveau, le silence, l’absence. Mai est arrivé avec la Fête des Mères. Pas un mot. Pas un appel.  Pas une fleur…

 Alors, ta mère a commencé à réfléchir. Marianne, ta femme, n’est pas aussi fautive que tu veux bien le dire. Tu n’es plus un enfant! Tu n’es pas son esclave!  Mais tu ne vas pas voir tes parents, tu ne les appelles pas.  Petit à petit, ses yeux de mère se sont ouverts.  Ils ont été horrifiés par ce qu’ils ont vu : non plus le pauvre petit pris entre le marteau et l’enclume, mais un homme de trente ans un tantinet veule. Seule ta petite tranquillité compte pour toi. Que t’importe si les autres souffrent et pleurent! Tu joues avec le coeur de ton père et de ta mère! Je ne sais plus qui a dit : «… Un pouvoir si grand qu’il ne peut être mis au service que de Dieu ou du Diable..» C’est le pouvoir des enfants sur leurs parents. Tu viens, ils sont heureux. Tu disparais, ils pleurent. Mais le temps, peu à peu, atténue leur douleur. C’est alors que tu reviens. Ils oublient tout pour sourire de bonheur et… tu disparais de nouveau, les laissant seuls avec leur chagrin.  Quand il s’apaise, tu refais surface et eux, gros bêtas, ils s’habillent le coeur et repartent pour la foire aux illusions! Non, elle ne te croit plus, Luc-André!

 Dans la vie, tu es du côté des bourreaux. Du côté des bourreaux sadiques.  Il est des exécuteurs qui tirent la corde sans même y penser, parce que c’est leur métier. Il en est d’autres qui serrent la corde tout doucement et, voyant leur victime devenir bleue, relâche le noeud coulant pour que l’air passe dans les poumons du condamné. Quand la vie et l’espoir réapparaissent, ils serrent à nouveau tout doucement. C’est à cette race-là que tu appartiens. La race des faibles qui torturent pour se croire forts. Non, elle ne te croit plus!

 Tu agis avec tant d’inconscience, qu’elle ne t’en veut même pas. Ton père non plus. Quoi que tu fasses, tu resteras toujours leur fils. Mais vois-tu, pour eux, c’est maintenant une question de survie : ils doivent couper la corde ou en mourir. Ils ne peuvent te changer. Ils m’ont dit vouloir travailler sur eux, essayer de claquemurer ce coeur trop tendre qui leur fait mal. Ils n’avaient qu’un seul fils, ils l’ont perdu dans un accident de parcours. Leur reviendra-t-il un jour?  Elle ne le croit plus!  Pourtant, elle espère toujours!

Et moi, j’enrage!

ligne-grise

.. 15 août 1984

Bonjour Luc-André,

Trois mois se sont écoulés depuis ma première lettre. Je ne me sentais pas le courage d’écrire.  Que s’est-il passé?

Le 30 mai 1970, il y a eu l’anniversaire de Marianne. Sans arrière-pensée et avec beaucoup d’amour, tes parents lui ont envoyé les derniers tomes « The good cook », encyclopédie Time Life en trente volumes que ta femme leur avait demandée. Un livre arrivait chaque mois. Ils y avaient joint un fort joli tablier et une belle carte. Un tablier ‘’maître d’hotel’’, comme on n’en porte pour cuisiner, uniquement lorsqu’il y a des invités.  Le soir même, tu es venu rapporter le tout en disant, sur le seuil de la porte, car tu n’es pas rentré :  « On n’en veut pas ».  Et tu as tourné les talons.  Dans un sac d’épicerie :  les livres, le tablier et la carte déchirée en quatre.

Ce jour-là, Luc-André, ta mère a vu la mort de près : son coeur battait sans rythme, emplissant toute sa cage thoracique en largeur, en profondeur. Sa gorge se serrait au point de ne plus laisser passer le moindre souffle d’air.  Ses oreilles bourdonnaient, ses yeux se voilaient et un horrible martèlement résonnait dans sa tête. Ton père, accouru, était si pâle qu’il en était vert. Ont-ils assez pleuré ce soir-là!  Pleuré à gros sanglots, dans les bras l’un de l’autre. Pleuré sans honte, comme deux enfants perdus.  Pleuré anéantis, déchirés au fond de leurs fibres, de leur âme. Puis ils se sont sauvés, sauvés loin d’eux-mêmes… Ils ont marché…  marché…  À onze heures du soir, ils arpentaient encore les rues désertes, n’osant pas rentrer et se retrouver seuls, face à leur désespoir…

 La vie, bien sûr, a continué. Toi, avec l’inconscience qui te caractérise, tu es revenu, comme si de rien n’était. Depuis, toutes les cinq ou six semaines, tu téléphones ou tu vas les voir.

 Je regarde vivre tes parents. On dirait qu’un ressort est cassé en eux. Ils ont adhéré à la philosophie canine. Ils attendent avec patience que tu viennes, comme le chien attend son maître pour un regard, une caresse, une promenade. SPCA : Société de Protection Canadienne des Animaux ? SPCA : Société des Parents Condamnés Arbitrairement?

Quelle joie lorsque tu les as emmenés voir ta nouvelle maison, même si ni Marianne, ni Véronique n’étaient là, même si tu leur as dit que maintenant ta fille commençait à parler et qu’elle pourrait te trahir! Entre temps ils essayent d’oublier. Mais y parviennent-ils?

 La semaine dernière, ta mère m’affirmait que oui. Comme j’en doutais, elle m’a expliqué: « Hier, nous avions confondu Désirs et Besoins.  Nous pensions que, pour être heureux, nous avions absolument besoin de l’amour, du respect, de la présence de notre fils et de sa famille. Entre ce qu’ils nous donnaient et ce que nous désirions : l’étendu de notre malheur. Aujourd’hui, nous avons réalisé notre erreur. Maintenant, nous avons éliminé nos désirs pour ne garder que nos besoins vitaux. Entre ces besoins et ce qu’ils nous donnent: l’étendu de notre bonheur. Dieu sait combien nous désirons les avoir près de nous! Mais leur présence n’est pas indispensable à la vie, comme le sont l’air et la nourriture. Nous avons fait la part des choses : lorsque notre fils est là ou qu’il nous téléphone, notre bonheur est immense, mais lorsqu’il n’est plus là, nous ne sommes plus malheureux.»

Tu y crois, toi, Luc-André, à ce bonheur mathématique?  À ce bonheur émotivo-rationnalisé?  Ce n’est qu’une anesthésie.

Et moi, je suis triste…

ligne-grise

…6 juillet 1971

Bonjour Luc-André,

 Ta mère vient de me téléphoner: « Tout ce que je t’ai raconté sur les désirs, les besoins, le bonheur, le malheur, sur mon acceptation de la réalité, toutes mes belles théories sur la valeur du sacrifice, tout, absolument tout, n’était que verbiage, ramassis de mots dictés par ma logique cartésienne!

Ce soir je les déteste, Marianne et Luc-André! Je dois faire appel à toute ma raison pour calmer mon coeur qui a envie de les maudire!

Aujourd’hui, Véronique a trois ans! »

Et moi, devant tant de souffrance, je me sens tellement impuissante…

ligne-grise

… 16 novembre 1971               

Bonjour Luc-André ,

J’ai attendu un mois avant de t’écrire. Le 12 octobre , c’était l’anniversaire de ta mère. La veille, tu lui avais téléphoné pour lui annoncer ta visite, peut-être avec Véronique. Ça, elle n’y a pas trop cru, mais elle était persuadée que tu viendrais l’embrasser.

De nouveau, elle s’est habillée le coeur de joie et d’amour. Bien entendu, tu n’es pas venu. Depuis, c’est le silence, comme d’habitude. Tu as peut-être eu un empêchement, mais pourquoi ne pas l’avoir appelée? Je pense plutôt que tu as oublié. Plus exactement, je crois que tu es tellement assujetti à ta femme, qu’une fois de plus, ta mère a été sacrifiée. Mais ce n’est pas une excuse : il y a des téléphones ailleurs que chez toi!

Tes parents ont cinquante-six ans. Bientôt soixante! Ils sont fatigués. Ils déposent les armes. Ne joue plus au yo-yo avec eux : la ficelle est presque cassée par l’usure. Permets-leur de passer les dernières années qu’il leur reste à vivre, sans heur, dans la tranquillité. Accorde-leur le droit de vieillir en paix.

Tu arrives à un tournant, Luc-André. Quelle route vas-tu choisir? La route de la facilité, que tu suis depuis deux ans et qui te mène à la solitude dans le dégoût de toi? Ou celle de la difficulté qui passera peut-être aussi par la solitude mais dans l’estime de toi et qui aboutira forcément à la réunion du Père et de sa Fille, de toi et de Véronique? Car, un jour, Véronique abandonnera sa mère.

Ta mère connaît Marianne beaucoup mieux que vous pouvez le penser. Comme ta femme, dans sa jeunesse, elle a été jalouse. Pour elle aussi, pendant un certain temps, la position sociale a été primordiale. Elle aussi, pendant des années, a eu des problèmes avec sa belle-mère. Elle aussi a un très fort caractère. Elle aussi est terriblement autoritaire. Elle aussi déteste les faibles, les perdants. Elle aime qu’on lui tienne tête, même si ça l’enrage. Elle m’a dit n’avoir jamais tant aimé ton père que depuis qu’il a pris ses décisions d’homme, même si elle a dû quitter famille et amis pour changer de région. Et, elle aussi, sous ses allures de femme forte, est foncièrement vulnérable. C’est pour ça, je crois, qu’elle aime Marianne. C’est parce qu’elle la comprend. Elle sait que Marianne va aussi apprendre la vie, qu’elle a besoin de toi, son mari, pour la soutenir. Elle sait que si tu dis  « Amen » à toutes ses décisions, à tous ses caprices, ta femme sera déçue et perdra confiance en toi. Vous devez avancer ensemble vers la Sagesse et la Maturité. Et tu as une part de responsabilités. En plus, vous vous devez d’inculquer de bonnes valeurs à votre fille. Si, entre autres,  vous ne lui apprenez pas l’amour, l’esprit de famille, la charité, la compassion et le pardon, quel genre de femme, d’épouse, de mère sera-t-elle plus tard?

Vous arrivez à ce tournant de votre vie où rien n’est facile. Laissez parler votre coeur et faites de votre mieux. Tu es libre, Luc-André… Choisis pendant qu’il en est temps encore…

Dans le fond, je ne suis plus sûre que de ne plus voir du tout tes parents soit une si bonne idée : des miettes de bonheur valent peut-être mieux que pas de bonheur du tout. Même si le prix est exorbitant!

Car moi, je ne sais plus…

ligne-grise… 20 décembre 1971

 Bonjour, Luc-André,

Il y a, quelque part dans la ville, une petite fille de trois ans et demi qui rit, chante, pleure et joue. Une petite fille issue du fils de mon amie, mais qui ne parle pas sa langue. Ses yeux brillent d’extase devant le sapin magique. Elle saute de joie et bat des mains devant tous les cadeaux laissés par Santa Claus.  Et cette enfant jolie, mon amie l’aime infiniment.

Pourtant, un souvenir me trouble. Nous vivons toujours dans la même petite ville que toi. Un jour, nous attendions au bureau de poste. Nous avons entendu derrière nous : «Is it not lovely, Daddy?». Nous nous sommes retournées d’un bloc et nous avons vu une fillette de 3 ou 4 ans, blonde, de grands yeux gris-bleu, une peau de poupée de porcelaine, tenant une image à la main. Nos coeurs ont fait trois sauts dans nos poitrines. Une bouffée d’amour a rougi les joues de ta mère. C’est alors que nous avons regardé Daddy… Ce n’était pas toi!

Ta mère est devenue très pâle. Longtemps plus tard, dans la journée, elle m’a dit : « As-tu vu? Cet amour maternel ou grand- maternel, qu’est-ce exactement? Est-ce un besoin profond de donner ou un instinct de possession déguisé? Aime-t-on un enfant pour lui ou pour l’image qu’on se fait de lui? Suis-je prête à aimer n’importe quelle fillette portant l’étiquette Ma Petite-Fille, parce qu’elle serait la concrétisation de mon instinct de survie au delà de ma mort? Cet amour que je porte à la fille de mon fils, est-ce un amour réel? Une illusion? Un mirage de plus? Ma Petite-Fille, ma belle inconnue, est-ce Toi que j’aime ou Moi, par l’intermédiaire de ton Père? Ou ma jeunesse, le temps où ton Daddy était ce beau garçonnet blond qui était notre raison de vivre, à ton grand-père et à moi?

….Après tout, qu’importe toutes ces questions qui resteront toujours sans réponse. Elle est là, quelque part dans la ville et je l’aime tant! Qu’elle passe un très joyeux Noël et vive une année merveilleuse… Merry Christmas, Sweat Heart! »

Et moi, au bord du vide de son coeur, j’ai le vertige…

ligne-grise

… 1 er septembre 1982

Bonjour Luc-André ,

Ceci est ma dernière lettre. Douze années se sont écoulées depuis ma première missive qui dort toujours au fond d’un tiroir avec toutes les autres. Pourquoi ne les ai-je jamais envoyées? Vois-tu,  je respectais le désir de ta mère : ne pas te troubler, ne pas mettre en danger ton ménage, ne pas perturber Véronique. Je ne t’enverrai pas celle-ci non plus. Tu les liras lorsque nous serons parties. Alors, seulement, se lèvera pour toi le voile sous lequel se cachaient tes parents.

 En douze ans, tu as conduis Véronique voir ses grands parents cinq ou six fois. Te souviens-tu encore du jour où ton père a montré à ta fille comment faire voler son cerf volant? Elle avait sept ans alors et le même bonheur brillait dans les yeux du grand-papa et de la petite fille.

 Depuis trois ans passés, tu vis à New-York avec ta femme et ta fille. Tu as quarante ans bien sonnés mais toujours aussi dépendant de ta femme.

Toutes les semaines, régulièrement, tu téléphones à tes parents. Tu n’oublies jamais un anniversaire, une fête. Tu leur fais des cadeaux princiers. Mais tu n’envoies jamais une photo de ta maison pour leur permettre de vous situer dans votre environnement. Ni de ta fille. Et Véronique n’a pas appris le français : Marianne ne le voulait pas. Tu passes souvent le téléphone à Véronique. Malheureusement, avec ses grands-parents, il ne peut se dire que quelques banalités : ils ne parlent pas la même langue et ne se connaissent pas. Je te vois sursauter : cet été vous êtes venus deux jours. Tous les deux. Pour la première fois en trois ans. Oui, c’est vrai! Mais est-ce que deux jours sont suffisants, quand on a quatorze ans et soixante-sept  ans, pour se connaître, s’apprécier, s’aimer?

Vois-tu, Luc-André, je ne veux ni te juger, ni te faire la morale. Simplement te parler de ma meilleure amie et de son mari. Maintes fois, ils m’ont répété que dans un conflit, les torts ne sont jamais tous du même côté. Peut-être ont-ils blessé Marianne. Jamais avec mauvaise intention.  N’oublie pas qu’entre eux, il y avait les barrières de langue, de culture et de génération. Il ne pouvait s’agir que d’un malentendu. Ce que je déplore, c’est que Marianne ait systématiquement refusé tout dialogue, toute explication et que tu aies accepté cette situation. Après tant d’années, ils se posent toujours la question:  » Qu’avons nous donc bien pu faire ou dire? » Et il n’y a pratiquement plus d’espoir de changement. Pourtant tes parents continuent d’aimer Marianne. Ils disent qu’on ne choisit pas ses enfants. Dieu t’a donné à eux. Par ton mariage, Il leur a donné une fille. Ils vous acceptent et vous aiment tels que vous êtes, avec vos qualités et vos défauts.

Mais, pour des grands parents, treize années d’amour non partagé, de patrimoine non transmis, de souvenirs avortés, que c’est triste! Quand je vois l’éclat qui brille dans les yeux de mes propres petits-enfants lorsqu’ils parlent de leur grand-père ou de leur grand-mère, je pense à Véronique Jolie. Ses yeux n’auront jamais cet éclat, sauf peut-être lorsqu’elle pensera à son grand-papa faisant voler son cerf-volant. Quel gâchis!

Pour finir, rassure-toi, Luc-André. Tes parents ont accepté l’inéluctable qui leur paraît définitif. Il y a quelques mois, comme tu disais à ta mère que les voyages coûtaient cher, elle a suggéré d’aller passer quelques jours à New-York. À l’hôtel. Au moins, ils pourraient vous voir, Véronique et toi. Ils pourraient passer devant votre maison quand vous seriez au travail. Ils ne vous gêneraient pas. Qu’as-tu répondu?  « Ne viens pas casser mon ménage! » Après treize années de sacrifices pour, justement, ne pas nuire à ton ménage! Aberrant! Heureusement, ils sont enfin parvenus à la sérénité. Même si, ce jour-là, tu as giflé ta mère, tu ne l’as pas blessée.

Tu sais, chacun vient sur terre pour apprendre quelque chose, pour faire un bout de chemin vers l’Absolu. Et chacun a toujours à côté de lui, la personne dont il a besoin pour le faire avancer. Soit en lui tendant la main, soit en lui donnant des coups de pieds aux fesses. Tu auras été une de ces personnes qui ont permis à tes parents de faire quelques pas de plus vers la Sagesse, la Maturité. Le chemin a été aride, escarpé, semé d’embûches, pénible, douloureux. Mais ils ont réussi à le gravir.  Devraient-ils t’en remercier pour autant?  Peut-être…

Je vais te quitter en disant, comme ta mère :  »Le principal, c’est qu’ils soient heureux tous les trois. »  Soyez donc très heureux, toi, Marianne et Véronique.

Moi, je m’efface

ligne-grise

8 août 1995

Bonjour Luc-André,

Comme c’est curieux!  Nous travaillions dans le jardin, ta mère et moi, quand tout à coup, sans raison apparente, elle me dit : « Tu sais, quand je pense à notre fils, je crois qu’il avait raison. Regarde-le, il est heureux en ménage, il a une fille adorable, il a un bon emploi, une bonne philosophie de vie. Il n’a pas eu un choix facile, lorsqu’il était plus jeune. Il a choisi de faire face à ses responsabilités d’époux et de père, malgré la déchirure que devait être le fait de sacrifier ses parents. Il a eu entièrement raison, il lui fallait regarder l’avenir et non le passé. Nous avions les ressources nécessaires pour traverser l’épreuve. La petite, non. C’était, tout compte fait, un bon choix. Il s’est montré un Homme. C’est moi, vieille folle égoïste qui ai mal réagi au début. Et je ne lui ai pas simplifié la vie! Grâce à Dieu, j’ai vécu assez longtemps pour faire le point!  Je suis vraiment très fière de lui.»

Je pense, Luc-André, qu’il est important que tu connaisses sa réconciliation inconditionnelle avec toi et avec elle-même.

 Moi, je suis heureuse pour mon Amie…

P.S. Mais pourquoi donc sent-elle encore le besoin de rationaliser ? Le sais-tu, toi ? Moi, j’ai peur de comprendre…

 

8 août 2002

Lettre à Marianne et à Véronique

Mon amie a maintenant 85 ans. Son époux est décédé depuis deux ans. Luc-andré, leur fils, après une anesthésie pour chirurgie de la hanche, et un accident cébro-vasculaire, a perdu la raison. Il vit maintenant dans son monde, en Nursing Home, près de Chicago. 1500km, à vol d’oiseau, les séparent. Elle ne peut le voir qu’un jour ou deux par an. Bien sûr, il la reconnaît encore, mais comment connaître le diagnostique et l’évolution de sa maladie?

Mon amie et sa fille lui ont offert une tablette électronique. Ses reflexes d’informaticien , bien que diminués, sont encore présents. Grâce à Skype, maintenant, elle peut le voir… quand il l’appelle et l’entendre parler de son monde imaginaire. Pendant cinq minutes.

Marianne et vous, Véronique sa petite-fille, pourquoi la laisser sans nouvelles? Pourquoi ce silence intégral?

Moi, devant tant de cruauté inconsciente, je suis pétrifiée.

ligne-grise

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