Le pissenlit qui se prenait pour un arbre

Conte philosophique pour enfant

Anthropomorphisme

 

Le pissenlit qui se prenait pour un arbre

 
Un long corridor invisible reliait la Terre au Paradis des Graines. Grainette, cheveux au vent, y voltigeait tranquillement.  Assise sur une cosse de petit pois vide, elle ne pensait à rien.  Elle admirait la campagne qui défilait sous elle. Soudain, elle s’immobilisa, le coeur battant : une nouvelle porte était apparue dans le couloir, une porte qui n’était pas là deux heures plus tôt.  Un ange l’attendait, souriant, l’invitant à entrer au Paradis des graines.

 Avant de franchir la porte, Grainette se retourna et, en un éclair, revit une dernière fois sa vie terrestre… Elle vivait heureuse au milieu de sa famille Pissenlit. Un matin, elle entendit une de ses sœurs qui disait:

_ Moi, un jour, je m’envolerai et me poserai tout près du lac.  J’y dormirai tout l’hiver et, au printemps, je m’éveillerai pour admirer les douceurs des levers et des couchers du soleil.  Et, comme j’aurai beaucoup d’enfants, je leur offrirai ces merveilleux spectacles tous les jours!

          _ Moi, répondit une autre de ses sœurs, je m’envolerai et me poserai à l’orée du bois, sous un merisier.  Ainsi, lorsque je m’éveillerai, je respirerai l’air embaumé de ses fleurs et j’offrirai à mes enfants une douce pluie de pétales immaculés!

_ Moi, dit une troisième, je resterai dans cette prairie où nous sommes  nées et où nous sommes si bien!

          _ Moi, dit un de ses frères, j’irai au bord d’une autoroute et je montrerai à mes enfants les bolides de toutes formes et de toutes couleurs que les hommes peuvent créer!

Grainette n’en revenait pas! Comment peut-on avoir aussi peu d’ambition?  Moi, je m’envolerai dans un parc, je me poserai sous un érable.  Je profiterai du long hiver pour questionner toutes les racines, regarder ce qu’elles soutirent de la terre pour faire autant de sève et, au printemps, je deviendrai un arbre!

Tous ses frères et sœurs éclatèrent de rire!  «Écoutez donc cette folle qui se prend pour quelqu’un d’autre!  Est-il possible d’être aussi stupide!»  Vexée, elle s’enroula dans ses cheveux et ne dit plus un mot.

 Par une fraîche journée, toute la famille profita d’un bon vent pour prendre son envol.  Une graine se posa près du lac, une autre sous un merisier, une autre au bord de l’autoroute.  Une autre se laissa glisser à côté du pissenlit mère et elle, petite orgueilleuse, se réfugia sous un érable argenté.  Elle s’agrippa de toutes ses forces pour ne pas se déplacer.  Puis l’hiver arriva et la neige lui fit un bel édredon blanc.  

 Vers le quinze mai, Grainette sortit ses premières feuilles.  Elle était fière de ses connaissances car, pendant que ses sœurs dormaient, elle avait étudié tous les secrets de l’érable et, maintenant, elle savait comment devenir un arbre.  Elle se mit à aspirer toutes les bonnes choses qui sont dans la terre, elle mangea le matin, le jour, la nuit et se mit à grossir, grossir, ses feuilles devinrent immenses, solides et d’un vert foncé à faire rêver.  C’est alors qu’on vit se pointer un gros bouton. Elle savait, elle, qu’un tronc lui arrivait!  Elle se mit à manger encore plus vite et à chanter: «Je suis un arbre!   Je suis un arbre!»  Et toutes les autres fleurs la regardaient, étonnées. pissenlit arbre 1

 Au bout de trois ou quatre jours, Grainette se sentit fatiguée. Elle avait l’impression que son tronc poussait moins vite, que ses feuilles devenaient moins vertes.  Une étrange sensation, une sorte de démangeaison la gênait au sommet de la tête.  Elle pensa que, peut-être, elle avait voulu aller trop vite et décida de se reposer toute une journée.  Mais le lendemain matin, elle vit, oh horreur! qu’une sorte de gros pompon jaune s’était épanoui et lui faisait un drôle de chapeau!  Pire encore, un deuxième pompon jaune prit place à côté du premier!  On aurait dit qu’elle avait deux têtes sous un gros et long cou!  Une vraie curiosité!

Grainette ne savait plus si elle devait rire, pleurer ou se cacher.  Quand tout à coup, le sol se mit à trembler…  Un géant s’approchait de l’érable protecteur…  Qu’allait-il encore lui arriver?  Non, ce n’était pas un géant mais un homme, une femme et une enfant.  Elle entendit la dame dire à son mari et à sa petite fille: «Regardez ce pissenlit bizarre!  Il est énorme!  On dirait qu’il a deux troncs soudés sous la même peau!  Et sa fleur!  On dirait deux soeurs siamoises!»  Elle prit des photos, sortit un canif de sa poche et trancha la racine d’un coup sec.  «On va essayer de le faire sécher et on le mettra dans l’herbier.»

 L’âme de Grainette s’éleva jusqu’à l’oreille de la dame et murmura: «Tu sais, j’y croyais vraiment!  Pour réaliser mon rêve, j’ai fait tout ce que j’ai pu.  C’est pourquoi je ne t’en veux pas.  Je pars heureuse.»  La cosse de petit pois, voguait dans la brise du matin, telle une barque légère. Grainette y pris place et tout doucement, entra dans un long corridor invisible.

Grainette poussa un léger soupir.  Oui, elle avait eu un rêve dans sa vie.  Oui, elle avait travaillé de toutes ses forces pour le réaliser.  Mais elle n’avait pas su étudier et reconnaître ses limites: un pissenlit ne peut pas devenir un arbre.  Pas plus qu’un hippopotame  peut devenir un colibri. Mais bah! Ce qui est passé est passé.  Elle avait appris sa leçon. Et comme le principal est de toujours faire de son mieux, elle se promit que la prochaine fois,  quand elle redescendra sur Terre, elle concentrerait toutes ses énergies pour devenir  le plus beau pissenlit du monde !

 Grainette se retourna, sourit à l’Ange qui l’attendait patiemment et le suivit.  La cosse de petit pois repartit vers la terre.  La porte, qui n’était pas là deux heures plus tôt, se ferma et redevint invisible.  C’est ainsi que Grainette entra au Paradis des graines pour attendre le prochain printemps et redescendre sur la terre.

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Août 2001

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