L’Amour informatisé

Thème: les joies de l’informatique.

Nous avions deux, trois, quatre ans. Nos deux familles étaient voisines. J’étais fille unique, René avait sept frères et sœurs.  Nous étions inséparables.

 Plus tard, avec ou contre les autres enfants du quartier, nous avons fait des tours pendables. René prenait toujours ma défense, allant même jusqu’à s’accuser à ma place lorsque mes fesses étaient en danger après une monumentale bêtise.

À cinq ans, René et moi, nous sommes entrés à la maternelle.  C’est là que nous avons décidé d’unir nos vies à jamais. 

 Dés la première année du primaire, tous nos plans étaient en béton armé. Tous les détails terre à terre avaient été pensés. Nous faisions le couple parfait.  René, dont la mère était maniaque de la propreté, avait le rêve de devenir égoutier (entendez par là : nettoyeur d’égouts) et moi, je rêvais d’être médecin. 

– Comme ça, disait René, si j’attrape une maladie dans les égouts, tu pourras me soigner!

Quand on demandait à René pourquoi il voulait m’épouser :

– Ben, elle est gentille et quand sa mère mourra, j’hériterai de l’abricotier.

Il faut dire qu’autour de notre pavillon, poussaient maints arbres fruitiers tous plus prolifiques les uns que les autres. Avouez qu’il était très mature pour son âge, mon beau René!

 À neuf ans, nous étions toujours aussi amoureux et notre projet de couple était devenu projet de famille. Je trouvais que René était bien malchanceux de vivre avec autant de frères et sœurs avec qui il fallait tout partager : chambre, jouets, vêtements et dessert du dimanche. Lui, me trouvait bien malchanceuse d’être fille unique avec personne pour partager chambre, jouet, vêtements et dessert du dimanche.  Il entreprit un patient lavage de cerveau et nous décidâmes que douze enfants seraient bienvenus, d’autant plus, disait René, qu’ils nous permettraient d’avoir le prix Cognac, donc des sous du gouvernement.  Je vous dis qu’il pensait à tout, mon fiancé!

Mais un an plus tard, toute la famille de René a déménagé.  Nous nous sommes perdus de vue.

 Erreur détectée.  Gravité moyenne. Redémarrez votre ordinateur…

  Dix-sept ans.  J’avais entendu dire que la famille Crombez était revenue en ville.  Côté ouest.  Nous habitions côté est.  Pourquoi donc René n’était-il pas venu me voir puisque nous habitions toujours à la même adresse? Deux ou trois fois, j’étais allée jusqu’à leur appartement.  La porte était toujours close.  J’avais renoncé.

Un matin, le téléphone sonne.

-Est-ce que je peux parler à René, s’il vous plaît, demande une voix inconnue,

– René qui?

– René Crombez.

– Il n’habite pas ici, mais à l’autre bout de la ville.  Je suis allée plusieurs fois chez lui, il n’y a jamais qui que ce soit. Mais nous somme samedi et, aujourd’hui, il devrait y avoir quelqu’un. 

–  (… bla..bla…bla…) Je ne comprends pas pourquoi René ne m’a pas donné un numéro de téléphone plus près de chez lui. Je lui raconterai que j’ai parlé avec une de ses amies d’enfance.

La jeune fille s’était trompée d’un chiffre dans le numéro de téléphone que René lui avait donné. Le destin nous joue parfois de drôles de tours!

J’espérais qu’elle n’oublierait pas . J’avais tellement hâte de voir ce qu’était devenu mon bel amour, que je serais allée à l’autre bout du monde, je crois.

 

 J’ai revu René et nous avons repris notre idylle là où nous l’avions laissée.  Nous sommes même allés un peu plus loin, mais en tout bien, tout honneur.  Dans ce temps là, les filles devaient arriver vierges au mariage!

Presque rien n’avait changé. René voulait devenir comptable, moi, médecin et l’abricotier continuait, année après année à donner des dizaines de kilos de fruits.

Tout allait bien jusqu’au jour où…

– Chérie, quand nous serons mariés, voudras-tu des enfants?

– Bien sûr!

– Tu sais, je suis devenu plus réaliste et je n’en veux plus douze.  Huit seulement.  Comme chez nous.  Ce serait parfait.

– Certainement pas! Un, oui. Deux, à la rigueur!

Nous avons eu maintes conversations sur le sujet. Il ne m’a pas convaincue.  Je ne l’ai pas convaincu. Je n’ai plus voulu le revoir.

 Erreur détectée.  Gravité moyenne.  Redémarrez votre ordinateur…

 Dix-neuf ans.  Je suis en retard.  Je cours jusqu’à la gare et j’arrive pour voir l’arrière de mon train disparaître dans le lointain. Tant pis! Je prendrai le prochain.

Le voici! Je monte dans le wagon et…René est là! 

Il fait ses études de comptable, moi je commence en faculté de médecine.  À partir de ce jour, René a pris le même train que moi pour aller à Paris. Pour prolonger nos tête-à-tête, nous traversions le Parc du Jardin des Plantes et prenions le métro trois ou quatre stations plus loin.  Car, vous l’aviez deviné, nous reparlions d’avenir.

– Au fait, René, te souviens-tu de notre dispute?  Combien voudras-tu d’enfants maintenant? Toujours huit?

– Non, six seulement.

– Ca ne va pas, la tête?  Comment concilier nos vies professionnelle et familiale?

– Nous y parviendrons.  Je veux une famille nombreuse et surtout pas d’enfant unique!

– Ah non! Nous n’allons pas recommencer nos dialogues de sourds!

J’ai changé mes horaires ferroviaires.  Il est venu quelque fois à la maison : je n’étais jamais là!  Il s’est lassé.

 Erreur détectée.  Gravité fatale.  Fermer votre ordinateur… 

Vingt-cinq ans.  J’ai épousé Jean-Pierre.  J’ai un petit garçon de trois ans.  La semaine prochaine, j’accoucherai d’une petite fille.

C’est Pâques. Toute la famille est réunie. Coup de sonnette.  C’est René.

– Je passais en ville et j’ai eu envie de te revoir.  Je pense que tu me dois  quelques explications!

– Viens dans le salon, René.

– Pourquoi? Pourquoi ?  Je me pose toujours la même question depuis tant d’années!

– Je ne voulais pas  et ne veux toujours pas une ribambelle d’enfants.

– Bon, ben tu vois, tu vas avoir ton deuxième et moi, je n’en ai qu’un.

René est reparti.  Je n’ai plus entendu parler de lui pendant dix autres années.

 Logiciel défectueux.  Envoyez-le à la poubelle…

 Aux dernières nouvelles, René est toujours comptable et n’a eu qu’un enfant.grand-mere-et-ordinateur

Je suis médecin et j’ai deux enfants.  Nous avons tous les deux soixante ans.

 Maudite informatique!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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