La merveilleuse histoire d’Hannibal

En cette chaude nuit, la lune était pleine, les mimosas embaumaient l’air printanier, les grenouilles faisaient un concert comme pour s’allier à l’excitation qui régnait au Ranch de la Garrigue : Princesse, jeune jument de cinq ans, allait donner naissance. Maître Cavaillon avait mis tousCheval-Hannibal ses espoirs et ses économies en ce foal*, achetant à prix d’or la semence de Scipion le célèbre étalon français.
Dans l’écurie, Maître Cavaillon et ses hommes regardaient le vétérinaire encourager Princesse.
– Allez, ma Belle, pousse …. C’est bien… encore une fois…
Deux petites pattes se montrèrent, le vétérinaire s’en saisit, les tira vers le bas et Hannibal vit le jour. C’était un mâle, alezan comme son père et sa mère.

Non loin de là, en Camargue, dans les hautes herbes, une autre jument donnait naissance. Crin blanc, poils sombres et crins noirs comme tous les chevaux sauvages de Camargue, n’aurait sa belle robe blanche que dans quatre ou cinq ans.

Les jours, les mois, les années passèrent. Hannibal s’était acquis une renommée mondiale. Toujours premier dans les courses, sa semence était recherchée dans tous les continents.
Ce jour-là, après avoir couru à Marseille, il fit un petit détour vers Arles, dans son haras natal. À son arrivée, tout le monde fêta le cheval royal, lui donna une pomme, une carotte. Le soir venu, on le mit au paddock.
La nuit tomba, parfumée de jasmin. La lune était ronde, comme au temps de sa naissance. Les chants des criquets et cigales remplaçaient le chœur de grenouilles. Une brise légère, venant de la mer, apportait des effluves encore iodées, salées. Hannibal se sentit des envies de délinquance, de folie. Personne ne le regardait. Alors il quitta ses airs de roi, se roula dans la poussière, battant des sabots dans les airs. Avec délice.
Tagada… Tagada… Tagada… Tagada…
Qu’était-ce donc? La galop d’un autre cheval? Hannibal se releva et vit arriver, crinière étincelante dans les rayons de lune, un cheval gris pâle, presque blanc, court sur pattes, le museau trapu, comme tous les chevaux de Camargue.
– Bonjour, je ne te connais pas, toi. Comment tu t’appelles?
– Hannibal.
– Moi, je m’appelle Crin-Blanc. D’où tu viens que je ne t’ai jamais vu? Où tu habites?
– J’habite Paris.
– Et qu’est-ce que tu fais à Paris? C’est pas une place pour un cheval!
– Je fais des courses! Je gagne des courses!
– Tu fais des courses! Et où ça que tu fais des courses? Il n’y a pas beaucoup de place entre les voitures, les taxis, les bus, les vélos, tes motos, les piétons! Tu ne dois pas courir bien loin ni bien vite!
– Mais non! Moi, je cours dans les hippodromes, sur la piste.
– Qué piste?
– Je cours sur une piste ovale avec d’autres chevaux. Nous faisons des concours et je suis toujours le premier car je suis le Roi des Pur-Sang, le Roi des chevaux de course.
– Mais tu es fada! Pourquoi vouloir toujours arriver le premier? Tu es le premier si tu es le plus fort, mais pas parce que tu coures le plus vite! Tu es complètement fada!
– Mais toi, quand tu cours, où cours-tu?
– Ben dans la Camargue! Je cours partout où je veux, quand je veux et comme je veux. Personne ne me dit quoi faire!
– Tu n’as pas de maître? Pas de serviteurs?
– Eh non, puisque je suis un cheval sauvage!
– Mais alors, qui t’apporte ta ration pour manger?
– Qué ration? Je ne mange pas de ration. Quand j’ai faim, je mange de l’herbe. Elle n’a jamais le même goût parce qu’elle est parfumée par les fleurs sauvages, au rythme des saisons.
– Ah! Mais qui te lave?
– La pluie, té!
– Qui brosse ta crinière?
– Le mistral, pardi
– Ah! Tu ne t’ennuies pas?
– Pourquoi je m’ennuierai? Je vis avec ma harde. Et il y a plusieurs hardes, en Camargue. Il y a des hardes, à Paris?
– Non. Je vis avec d’autres chevaux, mais ne les fréquente pas car je suis le Roi et je crains la contagion.
– Tu es vraiment complètement fada!
– Mais dis donc, Crin-Blanc, quand arrive le moment, qui t’apporte le gros tube?
– Le gros tube? Qué gros tube?
– Le gros tube pour y déposer ta semence!
– Hi Hi HI Hi Hi HI Hi Hi Hi. Le gros tube pour y déposer ma semence? Qu’est-ce que c’est que cette histoire?
– Ben, quand arrive le moment, on m’amène une jument et quand je suis prêt, le vétérinaire met mon pénis dans le gros tube, j’y dépose ma semence qui est vendue à prix d’or sur tous les continents!
– Mais, c’est couillon cette histoire! Moi, quand c’est le moment… ( et Crin-Blanc donna sa première leçon d’éducation sexuelle à Hannibal) …. Et, crois-moi, mon gars, c’est certainement plus plaisant que le gros tube! Oh, Pécaïre! Les lumières s’allument. Je me sauve. Bonne chance, Hannibal!

Hannibal resta coi. L’esprit ailleurs, il suivit son palefrenier, monta dans sa van royale, toute capitonnée. D’un œil distrait, il vit défiler poteaux et voitures. Il pensait à Crin-Blanc. Ce jour-là, un ressort se brisa dans sa tête et dans son cœur.
Il perdit l’appétit. Quand son palefrenier lui apportait sa ration, vitaminée, améliorée au goût de carotte ou de pommes, Hannibal pensait à l’herbe parfumée de fleurs sauvages de Camargue.
Quand son lad lui passait une éponge mouillée d’eau tiède sur le dos, Hannibal imaginait la pluie de Camargue.
Quand il brossait sa crinière, Hannibal rêvait au Mistral de Camargue.
Sur les pistes de course, Hannibal pensait au sol pierreux et herbeux, sans balise, de Camargue. Et il ne gagnait plus. Il courait sans âme, sans but et il ne gagnait plus.
Le vétérinaire s’affola, fit des prises de sangs, des radios, augmenta les vitamines, fit même des injections d’EPO, peine perdue. Hannibal ne gagnait plus. Hannibal faisait une dépression nerveuse.

Maître Cavaillon, arriva. Il regarda son beau cheval, s’enquit des traitements et décida de donner une dernière chance à son champion. Si Hannibal ne gagnait pas le Grand Prix de Arles, la semaine suivante, il s’en débarrasserait.
Hannibal écouta et s’en moqua.

Il arriva en Arles sans joie. Dans sa stalle royale, la plus belle, la plus large, il entendit les garçons d’écurie parler entre eux et déplorer qu’un si bel animal finisse à l’abattoir. Bah! Mieux valait mourir que vivre cette vie de roi en prison dorée, flatté, adulé par des gens qui ne voyaient en lui qu’une source de richesse.
Le lendemain, dès la ligne de départ, Hannibal se plaça dans le peloton, courut l’esprit vide. Qu’importait puisque c’était sa dernière course.

Soudain, le mistral se leva, caressa son dos, s’engouffra dans sa crinière et la gonfla. Hannibal se sentit fouetté par une décharge d’adrénaline. Ah non, il ne se laisserait pas détrôner sans se battre! Il s’élança, fendit le peloton. Il était cinquième. Tête baissée, oreilles en arrière, queue horizontale, il n’était qu’une flèche aérodynamique. Quatrième. La foule se taisait. Troisième. La foule se leva. Deuxième. La foule hurla. Premier, il gagna, de deux encolures. Ce fut le délire. Les turfistes envahirent la piste. 75 contre 1. Du jamais vu!
Hannibal resta de marbre, acceptant les honneurs avec dédain. De retour à l’écurie du haras, il resta distant, refusant toute gâterie, toute familiarité.
La nuit tomba. Dans sa stalle royale, Hannibal ne dormait pas. Quand il fut certain que tout le mas était endormi, il passa la tête par-dessus la demi porte, saisit le verrou, le fit glisser sans bruit,. Sur la pointe des sabots, il traversa l’écurie, poussa la grande porte d’un coup d’épaule, parcourut la cour en silence. Les chiens, lâchés pour la nuit, regardaient, envieux, le grand cheval conquérir sa liberté et se turent. Les 3 enceintes furent franchies en trois bonds.
Hannibal galopa vers le sud. Arrivé au bord du delta, là où le Rhône se divise pour former le triangle de la Camargue, il vit Crin-Blanc, crinière étincelante dans les rayons de lune l’attendant sur une butte.
Les deux presque frères se retrouvèrent, émirent un hennissement de bonheur, un hennissement silencieux, presque un ronronnement.. Ensemble, ils rejoignirent la harde où Hannibal se cacha.

Quand le jour se leva, grand branle-bas de combat au haras : on avait volé le pur-sang. Le personnel, la maréchaussée, la gendarmerie nationale cherchèrent, enquêtèrent. Aucun résultat. Quelqu’un émit l’hypothèse d’une fugue. «Impossible, dit Maître Cavaillon. Aucun cheval ne s’est jamais échappé du haras. D’ailleurs, les chevaux ont bien trop peur des clôtures électriques. »
Néanmoins, par acquit de conscience, il nolisa un hélicoptère et survola la région.
Arrivé au dessus de la Camargue, on vit un phénomène étrange : des milliers de flamants s’élevèrent, volèrent à basse altitude formant un nuage rose, opaque.
On ne retrouva jamais Hannibal.
Mais si vous allez en vacances, dans le sud de la France, les gens vous diront que depuis quelques années on peut voir des poulains noirs et roux et des poulains tout noirs, des chevaux pie, blanc et alezan, dans une harde de chevaux sauvages gris pâle de Camargue.
Février 2007

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