Jules, apprenti tailleur de pierre

1766. Jules, âgé maintenant de 16 ans, se présente chez les Compagnons. Maître Bruat, Compagnon fini Tailleur de pierre, le reçoit et l’accepte comme apprenti. Le Tour de France de Jules peut commencer.

Une semaine plus tard, en compagnie de son bon père, Jules se présenta au siège de Paris. Un compagnon les reçut.

– Vous êtes très jeune. Apprenez le métier de tailleur. Vous savez lire et écrire, perfectionnez-vous. Instruisez-vous, suivez des cours de géométrie, de dessin, de stéréotomie, c’est-à-dire de taille, de coupe. À la fin de votre apprentissage, revenez nous voir. Pour être accepté, vous devrez prouver que vous êtes catholique, que vous avez de  bonnes mœurs et que vous savez travailler la pierre.

Jules, un peu déçu, alla demander conseil au maître maçon Alphonse Bruat.

– Tiens le Questionneux!  Que faites-vous à Paris?

– Mon fils voulait se faire accepter chez les compagnons. Mais il n’a ni l’âge ni les compétences.

– Alors, j’ai pensé, maître Bruat, que vous pourriez me conseiller.

– Il faut d’abord apprendre le métier, Jules. Je sais que vous êtes méticuleux et, en quelque sorte, vous avez déjà travaillé pour moi. Si votre père accepte, je pourrais vous prendre comme apprenti. Votre apprentissage durera environ quatre ans.

– Ils m’ont dit que je devrais apprendre le dessin, la géométrie. Pourquoi ?

– Un bon tailleur de pierre ne se contente pas de tailler les pierres, même s’il doit maîtriser cet art. Il doit savoir les appareiller, les sculpter, tracer, dessiner les formes complexes qui permettront la construction des édifices.  En un mot, il doit connaître l’architecture. Vous apprendrez tout ce dont vous avez besoin, ici.

– Je voudrais être compagnon et faire le tour de France.

– Doucement, Jules. Une chose à la fois. Première leçon : pour être un excellent tailleur de pierre, il faut pratiquer la vertu de patience. Ne jamais se presser et surtout ne pas sauter des étapes. Sinon, la pierre se referme sur elle-même et ne vous accepte plus : vous ne ferez rien de présentable avec elle. Ah! La jeunesse! Mais vous pouvez être fier de votre fiston, Monsieur. C’est un brave petit gars!

Jules loua une des petites chambres réservées aux apprentis de divers métiers, à l’auberge tenue par Pierre Bruat, le fils d’Alphonse. Il s’entendit avec Marie, la femme de Pierre : il prendrait ses repas à l’auberge et son linge serait lavé.

L’auberge Du Chevalier (Le Chevalier D’Orsainville s’y étant arrêté en 1654), était une des rares auberges où les chambres des apprentis, situées sous les combles, avaient quatre à cinq lits individuels. Les repas, servis à une grande table de bois, étaient simples mais copieux. Une tenue correcte était exigée. Toute personne dérangeante ou entre deux vins, était immédiatement expulsée.

Le lendemain, à l’heure convenue, Jules se présenta chez son patron.

– Nous allons voir ce que vous savez faire. Parlez-moi de Saint-Éienne en Coglais. Qu’avez-vous appris, là-bas?

Jules raconta la carrière, son apprentissage, la mine de Trélazé, son tour de Bretagne pour voir les différents granits. Il remit le certificat et la lettre de Grégoire Lepouëllec, celle du Marquis de Saint-Brice.

– Je verrais sur place si vous avez bien retenu ces enseignements. Vous venez certainement de gagner une année sur vos études de tailleur de pierres. Voyons maintenant  ce que vous connaissez en géométrie et dessin.

– Je ne connais que ce qu’on apprend à l’école.

– C’est-à-dire rien. Parfait, vous n’êtes pas formé, donc pas déformé. Vous allez travailler sur les chantiers. Le soir, après souper, vous viendrez ici suivre des cours théoriques et pratiques. Pour commencer, vous allez apprendre les techniques de dessins. Demain, vous irez au chantier Dumoulin. Une enceinte autour de la gentilhommière, avec entrée arrondie et grille décorative. Avez-vous des outils, un tablier de cuir?

– J’ai un marteau,  un ciseau et mon tablier.

– Montrez-moi. Hum ! Bon! C’est un commencement! Je vais vous vendre une smille, une massette et un poinçon. Je suppose que vous les connaissez déjà. Vous me paierez un peu chaque semaine pendant un an. Si vous partez auparavant, je récupérerai les outils. Si vous les perdez ou vous les faites voler, vous devrez en racheter d’autres, payables dans les mois restants de notre entente. Vous serez payé en fonction de votre travail et de vos progrès. Est-ce que cette entente vous convient?

– Bien sûr, maître Bruat.

– Ne m’appelez pas maître ! Monsieur, tout simplement ! Nous allons donc rédiger le contrat d’apprentissage.

Petit à petit, Jules organisa sa vie. Toute la semaine, il travaillait au chantier, à l’atelier ou dans la salle de cours.

– Voici La Vertu de Paris, Honnête[1] Compagnon Passant tailleur de pierre. Il va vous enseigner le Trait*.

30-Pierre tombale

 *Très complexe, faisant partie de la stéréotomie, le Trait faisait appel à la géométrie appliquée, c’est-à-dire sans recours aux formules abstraites de la géométrie descriptive. Les plans, les épures, les tracés ne se dessinaient qu’à l’aide de techniques graphiques. L’équerre, la règle et le compas étaient les seuls instruments utilisés. De plus, chaque ligne, tracée à main levée, chaque lettre, devaient avoir une épaisseur constante, ce qui nécessitait une concentration de tout instant. « Le Trait fait de qui le possède un visionnaire jusqu’au fond de l’espace. Il est l’alchimie des solides. Le chiffre est scientifique, mais la ligne est initiatique»[2]

La chaîne d’alliance, p. 48

La-chaine-d-alliance

Début d’épure pour pierre tombale. Technique du Trait

[1] Honnêtes : honorables, pour qui l’honneur (et non les honneurs) est primordial.

[2]  Citation de L’Aveyronnais La Clé des Cœurs, charpentier.

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