Letter to Saint-Exupery

Dear St-Ex

 

I was picking raspberries in my garden, and was grumbling.

– Damned squirrel!  Once again, he has eaten all my raspberries! He’s a real plague!

– Why do you say that?

Thunderstruck, I looked behind me and saw him. Golden hair, floppy scarf…

– Why do you say that!? You are all alike, in this World! You think everything had been created for you. That doesn’t make sense! Everything is for everyone: humans, animals, trees, flowers and even stones! And squirrels are very useful! Yourself, you spend hours and hours to look at him and take photos and videos! And you think he’s a plague because he had eaten ten raspberries?

He was red with anger

– I don’t really think that, Little Prince!

– You know my name!!

– I have read your friends’ book!

– Do you know him? Good! I’m coming here to give him some news about my sheep and my rose. Where is he?

– Very far away..

– Are you going to meet him soon? So, tell him..

– Listen! Your friend had passed away many years ago: his plane crashed…

– I’m not surprised. I told him his plane was just a gadget! So, he’s living on another planet.  And I have to look for it. Where can I find a snake?

– We don’t have any poisonous snakes in Quebec Province. But why not to stay a couple of days on the Earth?  You could perhaps meet  your tamed fox

– Does a fox live longer than a man?

– I tried to change his mind

– Soon wheat will be ripe. It should be the same color as your hair.

– Does a fox live longer than a man?

– I remembered Little Prince never let go of a question,

– No. He doesn’t.

– Ah!  I am wondering if my fox and my friend are on the same planet. There are so many planets in the universe!   Where did I fall down? Where is the desert?

– We don’t have any deserts but we have so many, beautiful forests.

– Are they far away?

– Not really. Come with me!

 

– What’s that?

– My car.

– Can it fly?

– No, it rolls!

– Are you pulling my leg?

He got into, put his head outside and reminded silent until walking into the woods.

– How wonderful! Flowers are so pretty, birds have so nice songs, and it smells so good! Too bad that my planet is so small, I might plant a forest! But I’m truly busy enough with the baobabs!

– He walked through ferns and goldenrods for a while.

– Fifteen minutes later, I looked for him. He was talking with a bird:

– Please, take me back to my planet.

– I can’t! I don’t fly high enough!

– How come? You’re an eagle! And everybody knows that eagle wings give the sky a pat.

– I’m neither a bald-eagle nor a golden-eagle! I’m a fish-eagle. I use to plunge into the water to catch fish.

– Ah!

He was so disappointed… I took him by the hand and guided him towards the lake. I knew he loved sunsets and the evening was falling down. You should have seen him jumping and applauding wildly:aurore

– There are two sunsets here! One in the sky, one in the lake!  It must be great when one is pretty sad. Definitely, Earth is a terrific planet!

When it got dark, I heard him laughing, just as a peal of bells

– Look at that! It’s much prettier than on the lamplighter’s planet! These flies have their own  lamp into their belly! Look at this one: she just turns off. Good morning! And she is switching on: Good evening! And all together, they dance the lamp farandole!

– At the edge of the wood, he took a flat moss-covered stone, put his head on and fell asleep. I looked at him for a long time and fell asleep too.

At dawn, I woke up with a strange feeling. I jumped to my feet. The Little Prince was gone. Mad with worry I looked for him and found him near the lake. He was eating a mushroom, and had another one in his left hand.

– What are you doing, Little Prince? That’s a poisonous mushroom! It’s an Amanita phalloide!

– You knew you wouldn’t have come! Yesterday, I met a snake who told me to pick this white mushroom, and eat it. You know, I’m in charge of my sheep and my rose. I have to go back. In a while, I will look for my fox and friend’s planet too.

He just had time to see the sunrise. Sorry, the two sunrises: one in the sky, one in the lake. And slowly, he fell down and disappeared. For a moment, I had thought I dreamed. But, on the sand, I could see a light child-body print and half an eaten white mushroom.

 

As requested, I write this letter to comfort you. Perhaps, soon, you will see him. Can you tell him what I meant to say but didn’t have time. Thank him for his marvelous gift. He had given you five hundred million little stars as five hundred million little bells. He gave me the lamp-farandole. In summer nights, I look at fireflies and I dance with them. Everyone thinks I’m insane.  Whatever?

Thanks, Saint-Ex, for having written the Little Prince’s story. Without you, I’d never have been able to recognize him. I’d never have been worthy of my Squirrel friend.  I’d never have danced with fireflies. And of course, I’d never have noticed the both sunsets on my lake.

On your far away planet, Saint-Ex, be very happy.

GF

 

 

 

 

 

 

 

.

ELLE

 Le ciel a descendu ses nuages anthracite pour regarder de plus près cette petite boule de chair qui vient de les traverser. Quatre kilos de chair, pour être précis. Quatre kilos d’énergie braillarde, bouillante de colère d’avoir à combattre pour atteindre le bout de ce tunnel si sombre, si étroit, à se battre contre un long serpent qui l’étrangle pour l’empêcher de passer. Une lumière éblouissante. Un homme l’attrape, lui met un doigt au fond de la gorge, lui occasionnant d’effroyables nausées, la frotte vigoureusement comme on étrille un cheval mouillé et, comble d’irrespect, la prend par les pieds pour lui administrer une fessée mémorable. C’en est trop. Elle hurle sa désapprobation et sa rage. Sur le dos, sur le ventre, pattes en l’air, pattes en bas et pour finir, les jambes enserrées dans une espèce de sac. Elle veut reprendre sa position préférée, lovée sur elle-même. Impossible de lever les genoux.

C’est alors qu’elle réalise la disparition du cordial tic-tac qui la berçait depuis si longtemps. Sa fureur se teinte de panique quand une voix, qu’elle avait déjà entendue dans le lointain, lui murmure :

– Et bien, ma fille, tu as du caractère!

ELLE est née

 *

C’est elle! ELLE la voit! Elle qui l’a tant aimée. Elle dont le cordial tic-tac l’accompagnait pendant tout son voyage interstellaire. Elle qui l’a nourrie de son lait. Elle qui lui fredonnait des berceuses. Elle qu’ELLE  a tant aimée. Elle qu’ELLE  aime tant. Elle qui un jour a cessé de l’embrasser, de la cajoler. Elle qui un jour a disparu.

Elle est revenue! Elle est là. Pour elle, ELLE  a appris à marcher, à courir. Ses petites jambes de dix-huit mois la propulsent vers elle. Vite! Encore plus vite!

Des bras tendus l’arrêtent net. Des mains la repoussent. Son élan se brise. Sa grand-mère la prend, l’éloigne.

« Mon Dieu, dire que  je ne peux pas la serrer contre mon cœur : je suis peut-être encore contagieuse.»

Un charabia qu’ELLE  ne comprend pas. Mais ELLE comprend très bien qu’elle la rejette. ELLE momifie son cœur, serre les poings et dans le coin le plus sombre, en silence, berce sa poupée de chiffon.

 *

Voilà bientôt deux ans que sa mère est de retour. Au début, elles habitaient à la campagne. Dans la maison qui l’avait vue naître. Dans la maison où son père, quatre mois plus tard, était mort de tuberculose, où sa mère avait appris sa contamination. Trop de mauvais souvenirs s’y rattachaient, la maison fut vendue.

ELLE était une enfant craintive, facilement boudeuse, pleurnichant dès qu’elle restait seule dans une pièce, exclusive, sauvage, supportant mal d’être séparée de sa mère. ELLE adora sa nouvelle demeure, près de ses grands-parents, oncles et tantes. Petit à petit, à force d’amour et de câlins, ELLE s’amadoua.

Le soir, ELLE couchait dans la chambre de sa mère, lit contre lit, ne s’endormait qu’en lui tenant la main. Mais si ELLE se réveillait, la nuit, on pouvait encore entendre une petite voix anxieuse : « T’es là, maman? »

*

– Tu sais, Grand-maman, j’ai vu le Père Fouettard, hier, au parc!

– Es-tu sûre, chérie? Le Père Fouettard ne sort pas en plein jour au milieu des gens!

– Oh oui, je suis sûre! Il est grand comme un arbre, il rentre son cou dans ses épaules, il baisse sa tête et regarde par en dessous, il marche en se balançant. Il m’a offert un bonbon mais moi,  je suis certaine qu’il voulait m’attraper avec ses mains grosses comme la bêche de grand-papa et qu’il voulait me fouetter parce que j’ai chipé des biscuits dans le pot de maman.

– As-tu eu peur?

-Oh non, j’étais avec Lord (son chien, un dogue anglais). Quand Lord a vu le Père Fouettard, il a rentré son cou entre ses pattes, a baissé la tête, regardé par en dessous comme quand il est fâché, s’est mis à gronder et a couru vers lui en se dandinant pour le mordre.

– Et alors?

– Le Père Fouettard s’est sauvé.

– Et Lord?

– Il m’a donné un bisou sur la main. Moi, je lui ai donné le biscuit que j’avais encore dans ma poche.

Sautant d’un pied sur l’autre,  innocente, ELLE  retourne jouer avec son chien.

*

Les marronniers sont en fleurs. Le ciel se réjouit des parades nuptiales de centaines d’oiseaux.

ELLE  est amoureuse. Fougueusement comme toujours. Qui a dit qu’à douze ans, c’est bien trop tôt pour connaître l’Amour? Elle l’aime son Robert, pas très beau mais pas laid. Le nez un peu gros mais un grand clocher n’a jamais défiguré une petite église. De grands yeux marron, noisette plutôt. Des cheveux soyeux toujours impeccablement coiffés. Et d’un calme d’ornithorynque. Elle ne sait pas si ça se dit. Au patronage, elle a vu un documentaire sur ces curieux animaux : un corps tout doux, un bec de canard, une queue de castor, des pattes palmées. Pas banals du tout. Ils sont si mignons. Tout comme son Robert, son petit ornithorynque.

Mais voilà : il a dix-huit ans et passe sans même la regarder. C’est un premier de classe, sérieux comme un ornithorynque. Toutes les manœuvres pour attirer son attention n’ont mérité qu’un « Calme-toi. Sois un peu sérieuse. »

Ah oui? C’est du sérieux qu’il lui faut? Très bien. À l’attaque! ELLE se découvre une subite passion pour le latin et le grec!

Les yeux enamourés, elle lui récite rosa, rosa, rosam, rosae… Rien. Pas de réaction.

Alpha, béta, gamma…. Rien. Pas de réaction.

Jusques à quand, Catilina, Quousque tandem, Catilina…Rien.

 Β β  Bêta,  Π π  Pi,  « Tant que tu ne sauras pas lire, écrire l’alphabet en minuscules et en majuscules, nous n’irons pas plus loin. Alors, reste chez toi, et quand tu le maîtriseras, tu reviendras me voir. »

Il a réellement un gros nez. Est-il un peu myope pour n’avoir aucune étincelle dans les yeux? Et ses cheveux sont si fins qu’il sera certainement chauve quand il sera vieux, vers vingt-cinq ans. Et puis, il est petit. Et vraiment pas marrant! Va donc te cacher et ruminer dans les herbes aquatiques, ornithorynque. Terminé!

*

ELLE ouvre la porte, l’aperçoit. Son cœur cesse de battre. Du moins en a-t-elle l’impression. Devant elle, tenant la main d’une jeune femme, une fillette sautille.

Brune, comme Jacques, son premier petit ami. De grands yeux bleus ourlés de cils sombres, comme ceux de Jacques. Une fossette sur la joue droite, comme la sienne. Plus troublant encore : un tic charmant, un petit sourire en biais, exactement comme sa propre sœur et comme sa mère.

Quatre ans et demi, cinq peut-être… L’âge de sa petite Émilie quand, par cette nuit glaciale de février, Elle avait perdu le contrôle de sa voiture dans une courbe de la Grande Corniche.

Ses souvenirs remontent en monstrueuse déferlante. Pas un détail ne lui est épargné : le bruit de la tempête, la route noire et luisante, les essuie-glaces hypnotiques, Jacques fredonnant doucement avec la radio. C’était le Boléro de Ravel. Le début, quand la musique est douce, á peine audible. Elle avait jeté un regard dans le rétroviseur : Émilie souriait dans son sommeil. Un sourire un peu en biais. Elle tenait dans ses bras un petit dragon vert en peluche. La pluie crépitait. La courbe. L’arrière de la voiture qui s’emballe, comme le Boléro. Dix secondes fatidiques. Plus rien.

La fillette inconnue, un petit dragon en peluche verte contre sa joue, lui sourit, lèvres un peu en biais.

Ce rêve récurrent est peut-être à l’origine de la prudence d’ELLE au volant et de sa phobie du Boléro de Ravel.

*

L’heure de la retraite a sonné. ELLE  classe et range tous ses diplômes.

– Fin d’études secondaires : mention Assez Bien. Pas brillant. Elle aurait pu travailler un peu plus.

– Diplôme de sage-femme. Première de Paris, médaille d’or. Elle sourit : elle n’était jamais été la chercher. Seul un parchemin atteste ses succès. Elle a bien fait : ce sont les vaches et les camemberts qu’on décore d’une médaille. Pas les sages-femmes!

– Diplôme d’infirmière auxiliaire, à quarante-deux ans. L’Ordre des infirmières de Québec ne reconnaissait pas son diplôme émanant de la Faculté de Médecine de Paris. Elle avait dû passer l’examen d’auxiliaire. Très bon pour son ego : elle avait oublié les difficultés du travail sur le terrain.

– Diplôme d’infirmière, révision et mises à jour salutaires.

– Baccalauréat en administration hospitalière, obtenu en deux ans et demi malgré une opération majeure pour cancer du sein.

Tant d’années d’études dans un tout petit petit coffret.

ELLE sourit : oui, sa vie a été intéressante. Elle peut maintenant se retirer, se consacrer à l’écriture, à la poésie.

Cerfs de Virginie et ratons laveurs accueillez-la : Elle vient vivre parmi vous et rêver.

*

Pas un bruit. Rien.

Elle est là, toute petite, toute menue dans ce lit trop grand. Couchée sur le côté, fœtus déjà vieillard, les draps blancs remontés sous le menton.

Le silence.  Absolu.

Elle attend. Elle n’a pas mal. Elle n’a plus mal. Sauf à l’âme.

Comment en est-elle arrivée là? Elle a bien dû avoir une famille, des enfants. Elle n’en est plus certaine. On n’arrive pas à soixante-quinze ans comme ça d’un coup de baguette magique. D’ailleurs dans le fond de sa mémoire, il lui semble entendre les rires de garçonnets et de fillettes l’appelant  « Maman». Mais elle n’en voit point. Il y a des lustres qu’elle n’en voit plus.

Le silence. Total. Intégral.

Elle entrouvre les yeux. Les murs en carreaux blancs, immaculés. Froids. Même les joints sont blancs. Il lui semble que là-haut, près du plafond, il y a un peu de vert, du vert foncé, presque noir. Sapins et neige. En moins beau. En plus menaçant.  Et cette lumière blafarde dont elle ne voit pas la source. Cette lumière qui souligne la brillance sinistre de la céramique.

Elle est là, amaigrie, jaune presque olive, squelettique. Déjà squelette. A-t-elle peur? Non. Oui. Elle ne sait pas. Elle ne le croit pas puisqu’elle n’entend pas battre son cœur dans sa poitrine miniaturisée.

Elle écoute le silence sépulcral.

Elle ouvre les yeux, tente de s’asseoir. Il doit bien y avoir quelqu’un dans la pièce! Quelqu’un pour lui tenir la main. Elle n’est pas exigeante, elle ne demande pas une cour pour son départ. Juste la chaleur d’une main sur sa pauvre main décharnée. Ou sur son front. Pour ne pas être seule.

Mais il n’y a personne. Personne de sa famille. Les siens l’ont peut-être oubliée. Ou ils sont occupés.  Sans doute viendront-ils plus tard, trop tard. Mais le plus fort, c’est qu’il n’y a pas une infirmière, un médecin, une religieuse, un prêtre.

Elle se souvient brusquement de ce jeune docteur. Qu’avait-il donc dit? Ah oui :  « Isolez-là, elle pue»  Et deux hommes l’avaient roulée dans cette pièce.

En un éclair, elle revoit toute sa vie de femme, d’épouse, de mère, grand-mère, arrière-grand-mère. Une vie de don de soi et d’amour qui se termine dans l’insupportable solitude, abandonnée même par les étrangers.

Comme une folle, elle crie  l’épouvantable angoisse et, emportée par une colère incommensurable, quitte son corps.

ELLE s’éveille, en nage. Ce rêve ne la quittera plus. Maintenant, elle sait : elle mourra à soixante-quinze ans.

*

– Bon anniversaire, Grand-maman!

Tout un petit monde est autour d’ELLE. Ses deux enfants, ses trois petits-enfants, ses quatre arrière-petits-enfants. Même l’arrière-arrière-petite-fille Emilie, encore bien au chaud dans le ventre de sa mère.

Ils sont tous venus de Montréal, Ottawa, Toronto pour fêter ses quatre-vingt-dix ans. L’été indien collabore, le pique-nique a lieu chez eux, en Estrie, dans une débauche de couleurs festives. Journée de bonheur total.

Allongée sur une chaise longue près de l’étang, elle regarde les poissons rouges nager nonchalamment entre les nénuphars. Elle ferme les yeux. Soudain, son vieux rêve réapparaît. Elle revoit les murs en carreaux blanc immaculé, le vert foncé, presque noir près du plafond, elle entend le silence, la solitude. Spectatrice, ELLE revoit s’envoler cette vieille femme amaigrie, jaune presque olive, squelettique, portée par une colère incommensurable qui ne se calmera pas, même dans l’Au-delà.

Danse envoûtante des poissons rouges.

 La vieille dame… ELLE est revenue sur terre, quatre kilos d’énergie braillarde, hurlant de colère, de rage teintée de panique. Une voix, lui murmurait : « Et bien, ma fille, tu as du caractère! »

Cette rage l’a suivie tout au long de sa vie. Bénéfique? Maléfique? Les deux. Comme toujours. Rien n’est  blanc ou noir, bon ou mauvais, yang ou yin. Dans une mouvance continuelle, tout s’imbrique. Amalgame d’énergie qui s’appelle Vie.

Un jour sa mère l’avait amenée au poulailler. ELLE voulut rester pour s’amuser avec les lapins. Soudain, Elle s’était mise à crier : un jars la tirait par l’oreille. C’était la deuxième fois que ce jars l’attaquait. Le lendemain, elle refusa de rentrer dans l’enclos, frappant du pied, se roulant par terre. Sa mère, avec douceur et fermeté la réconcilia avec les animaux. Plus tard et tout au long de sa vie, sa mère lui apprit comment combattre ses peurs créatrices de violence. Peurs conscientes, peurs inconscientes. Peurs actuelles, peurs ancestrales.

Dès son plus jeune âge, ELLE aimait se sentir utile. À cinq ans, elle envisageait déjà une carrière médicale. Sa poupée, sa petite Micheline, ne pouvait être malade sans qu’elle la soigne à grands coups de piqûres, de gouttes dans le nez, les yeux, les oreilles, de lavements. La pauvre était devenue une vraie passoire!

Plus tard, Elle fut sage-femme. Obsédée par la souffrance biblique de la mise au monde, elle avait étudié, enseigné la méthode de l’accouchement sans douleur. Ce fut son premier contact conscient avec l’infini pouvoir de la force mentale, la possibilité d’effacer une suggestion hypnotique millénaire.

Plus tard encore, infirmière au Québec, elle accompagna maints malades en phase terminale, les entraînant à l’imagerie mentale. Un jour, une de ses patientes reposant aux Soins Palliatifs la manda d’urgence, lui fit signe d’approcher son oreille de ses lèvres, murmura dans un souffle : « Merci, Garde, de m’avoir permis d’arriver ici sereinement. Quand ce sera votre tour de faire le grand pas, je serai là-haut pour vous tendre la main ». Elle s’éteignit. Émue aux larmes, ELLE  lui ferma les yeux d’une geste tendre.

Puis vint le temps fatidique de ses soixante-quinze ans. ELLE savait que c’était sa dernière année sur Terre. Elle refusa systématiquement tout projet à long terme. Onze mois passèrent. Une nuit, le rêve revint, ou plus exactement la fin du rêve. La vieille dame s’élevait, le plafond s’entrouvrait, la sinistre céramique s’adoucissait, s’estompait. Le visage émacié, jaune olive s’illuminait, recouvrait sa jeunesse, souriait.

Quand ELLE se réveilla, ce matin-là, elle était en paix.

 

« Tu dors, Grand-maman? »

ELLE ouvre les yeux, heureuse. Oui, elle a réussi sa vie.

Dans le miroir de l’étang, dansant parmi les poissons rouges, la vieille dame la regarde et lui fait un clin d’œil.

 

Ligne-doree

Cette nouvelle a été écrite au début juin  2006. Le 21 avril 2007,  en Ontario,  naissait  notre arrière-petite-fille qui s’appelle… Emily!!!100_0562

Je n’avais jamais parlé de mon rêve ni fait lire ce récit à ma famille.

 

Comme c’est étrange!

L’évasion de Yves Tremblay

 

« Attention!  Lorsque, parmi vos patients, vous avez un prisonnier, soyez toujours vigilantes.  S’il veut s’évader ou si des complices viennent le délivrer, pas d’héroïsme!  Laisser faire.  Votre seule préoccupation doit être la sécurité des autres malades.  La plupart des prisonniers sont inoffensifs.  Mais un désespéré peut devenir extrêmement dangereux.  N’oubliez jamais! »  Nous l’a-t-elle assez chantée cette litanie, notre boss!  Une vraie paranoïaque!  C’était d’ailleurs, un sujet de plaisanterie entre nous : elle lit trop de romans policiers!    Jusqu’au jour où…

Nous ne savions pas que, chambre 36, le prisonnier, victime d’un règlement de comptes, était enregistré sous un faux nom, par ordre des autorités carcérales.  Deux policiers le gardaient : un dans la chambre, l’autre dans le couloir.  Celui du corridor avait conservé son arme, malgré le désaccord de notre chef.

À deux heures du matin, le téléphone sonne.

– Bonsoir, Garde.  Comment va Monsieur Dubois?

– Nous n’avons aucun patient de ce nom.

– Regardez bien, Garde.  Il est entré avant-hier.  Jacques Dubois.  Il est certainement avec des policiers.

  – ….« Attention!  Lorsque, parmi vos patients, vous avez un prisonnier, soyez toujours vigilantes… extrêmement dangereux.  N’oubliez jamais!_»

– Nous n’avons aucun prisonnier sur l’étage en ce moment et aucun visiteur policier.

L’homme raccroche.   Vite, il faut appeler la Sécurité.

Dans les deux minutes qui suivent, le responsable de la sécurité est dans le département suivi de près par six policiers.  Deux se placent à un bout du couloir, deux, à l’autre bout, un devant l’escalier de secours.  Le dernier, le sergent, se met devant le poste.

– Continuez votre travail, Garde.

La peur insidieuse nous envahit.  Nous ne voyons que les uniformes et surtout la crosse des revolvers.  Que va-t-il arriver?  Heureusement, tous les patients dorment et les policiers armessont silencieux.

Le téléphone cellulaire du sergent sonne.

– Bon. …..  Très bien.       Il plie l’antenne.

– On les a arrêtés en bas.  Devant l’entrée Nord.  Une voiture, trois gars, des revolvers, un pistolet-mitrailleur.  Des petits copains de Tremblay.   À moins qu’ils soient venus pour finir le travail commencé ! C’est terminé.  Bonne Nuit, Garde.

 

 

Bientôt l’automne

Thème : La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celle de l’âme. (Bernard de Saint-Pierre)

Écrire à la manière d’un auteur de votre choix

Inspiration : L’hymne au printemps (Félix Leclerc)

 Nos enfants et nos petits-enfants sont ici, à la campagne. Cris, jeux, sauts, courses ont bouleversé notre petite vie tranquille de grands-parents. La maison est sens dessus dessous : une veste sur un fauteuil, un soulier au milieu du couloir, un nounours sur le patio, tout est bouleversé. Tout.

Nous sommes heureux. Nous faisons notre réserve de câlins, de joies, de mots d’enfants pour égayer le long hiver. Il faut avouer néanmoins que nous sommes un peu fatigués. Même si nous ne nous occupons ni des commissions, ni des repas, ni du rangement matinal, l’âge pèse sur nos épaules. Quand on est vieux, le moindre changement de routine se ressent péniblement. Mais, mon chéri :

Quand nos enfants, à la fin de l’été,

Retourneront dans leur grande cité,

Je resterai, heureuse, à tes côtés,

Et te dirai « Allons nous reposer

Vois les feuilles vont se colorer,

Les oiseaux se sont envolés,

Dans la cabane les outils sont rangés

Contre le mur, notre bois est cordé.

Petits-enfants viennent de partir,vieux-coupje

Leurs vacances vont bientôt finir,

Viens, mon Amour, t’asseoir sur le vieux banc

Et tendrement mêler nos cheveux blancs.

Et tendrement mêler nos cheveux blancs. »

2007

L’Amour informatisé

Thème: les joies de l’informatique.

Nous avions deux, trois, quatre ans. Nos deux familles étaient voisines. J’étais fille unique, René avait sept frères et sœurs.  Nous étions inséparables.

 Plus tard, avec ou contre les autres enfants du quartier, nous avons fait des tours pendables. René prenait toujours ma défense, allant même jusqu’à s’accuser à ma place lorsque mes fesses étaient en danger après une monumentale bêtise.

À cinq ans, René et moi, nous sommes entrés à la maternelle.  C’est là que nous avons décidé d’unir nos vies à jamais. 

 Dés la première année du primaire, tous nos plans étaient en béton armé. Tous les détails terre à terre avaient été pensés. Nous faisions le couple parfait.  René, dont la mère était maniaque de la propreté, avait le rêve de devenir égoutier (entendez par là : nettoyeur d’égouts) et moi, je rêvais d’être médecin. 

– Comme ça, disait René, si j’attrape une maladie dans les égouts, tu pourras me soigner!

Quand on demandait à René pourquoi il voulait m’épouser :

– Ben, elle est gentille et quand sa mère mourra, j’hériterai de l’abricotier.

Il faut dire qu’autour de notre pavillon, poussaient maints arbres fruitiers tous plus prolifiques les uns que les autres. Avouez qu’il était très mature pour son âge, mon beau René!

 À neuf ans, nous étions toujours aussi amoureux et notre projet de couple était devenu projet de famille. Je trouvais que René était bien malchanceux de vivre avec autant de frères et sœurs avec qui il fallait tout partager : chambre, jouets, vêtements et dessert du dimanche. Lui, me trouvait bien malchanceuse d’être fille unique avec personne pour partager chambre, jouet, vêtements et dessert du dimanche.  Il entreprit un patient lavage de cerveau et nous décidâmes que douze enfants seraient bienvenus, d’autant plus, disait René, qu’ils nous permettraient d’avoir le prix Cognac, donc des sous du gouvernement.  Je vous dis qu’il pensait à tout, mon fiancé!

Mais un an plus tard, toute la famille de René a déménagé.  Nous nous sommes perdus de vue.

 Erreur détectée.  Gravité moyenne. Redémarrez votre ordinateur…

  Dix-sept ans.  J’avais entendu dire que la famille Crombez était revenue en ville.  Côté ouest.  Nous habitions côté est.  Pourquoi donc René n’était-il pas venu me voir puisque nous habitions toujours à la même adresse? Deux ou trois fois, j’étais allée jusqu’à leur appartement.  La porte était toujours close.  J’avais renoncé.

Un matin, le téléphone sonne.

-Est-ce que je peux parler à René, s’il vous plaît, demande une voix inconnue,

– René qui?

– René Crombez.

– Il n’habite pas ici, mais à l’autre bout de la ville.  Je suis allée plusieurs fois chez lui, il n’y a jamais qui que ce soit. Mais nous somme samedi et, aujourd’hui, il devrait y avoir quelqu’un. 

–  (… bla..bla…bla…) Je ne comprends pas pourquoi René ne m’a pas donné un numéro de téléphone plus près de chez lui. Je lui raconterai que j’ai parlé avec une de ses amies d’enfance.

La jeune fille s’était trompée d’un chiffre dans le numéro de téléphone que René lui avait donné. Le destin nous joue parfois de drôles de tours!

J’espérais qu’elle n’oublierait pas . J’avais tellement hâte de voir ce qu’était devenu mon bel amour, que je serais allée à l’autre bout du monde, je crois.

 

 J’ai revu René et nous avons repris notre idylle là où nous l’avions laissée.  Nous sommes même allés un peu plus loin, mais en tout bien, tout honneur.  Dans ce temps là, les filles devaient arriver vierges au mariage!

Presque rien n’avait changé. René voulait devenir comptable, moi, médecin et l’abricotier continuait, année après année à donner des dizaines de kilos de fruits.

Tout allait bien jusqu’au jour où…

– Chérie, quand nous serons mariés, voudras-tu des enfants?

– Bien sûr!

– Tu sais, je suis devenu plus réaliste et je n’en veux plus douze.  Huit seulement.  Comme chez nous.  Ce serait parfait.

– Certainement pas! Un, oui. Deux, à la rigueur!

Nous avons eu maintes conversations sur le sujet. Il ne m’a pas convaincue.  Je ne l’ai pas convaincu. Je n’ai plus voulu le revoir.

 Erreur détectée.  Gravité moyenne.  Redémarrez votre ordinateur…

 Dix-neuf ans.  Je suis en retard.  Je cours jusqu’à la gare et j’arrive pour voir l’arrière de mon train disparaître dans le lointain. Tant pis! Je prendrai le prochain.

Le voici! Je monte dans le wagon et…René est là! 

Il fait ses études de comptable, moi je commence en faculté de médecine.  À partir de ce jour, René a pris le même train que moi pour aller à Paris. Pour prolonger nos tête-à-tête, nous traversions le Parc du Jardin des Plantes et prenions le métro trois ou quatre stations plus loin.  Car, vous l’aviez deviné, nous reparlions d’avenir.

– Au fait, René, te souviens-tu de notre dispute?  Combien voudras-tu d’enfants maintenant? Toujours huit?

– Non, six seulement.

– Ca ne va pas, la tête?  Comment concilier nos vies professionnelle et familiale?

– Nous y parviendrons.  Je veux une famille nombreuse et surtout pas d’enfant unique!

– Ah non! Nous n’allons pas recommencer nos dialogues de sourds!

J’ai changé mes horaires ferroviaires.  Il est venu quelque fois à la maison : je n’étais jamais là!  Il s’est lassé.

 Erreur détectée.  Gravité fatale.  Fermer votre ordinateur… 

Vingt-cinq ans.  J’ai épousé Jean-Pierre.  J’ai un petit garçon de trois ans.  La semaine prochaine, j’accoucherai d’une petite fille.

C’est Pâques. Toute la famille est réunie. Coup de sonnette.  C’est René.

– Je passais en ville et j’ai eu envie de te revoir.  Je pense que tu me dois  quelques explications!

– Viens dans le salon, René.

– Pourquoi? Pourquoi ?  Je me pose toujours la même question depuis tant d’années!

– Je ne voulais pas  et ne veux toujours pas une ribambelle d’enfants.

– Bon, ben tu vois, tu vas avoir ton deuxième et moi, je n’en ai qu’un.

René est reparti.  Je n’ai plus entendu parler de lui pendant dix autres années.

 Logiciel défectueux.  Envoyez-le à la poubelle…

 Aux dernières nouvelles, René est toujours comptable et n’a eu qu’un enfant.grand-mere-et-ordinateur

Je suis médecin et j’ai deux enfants.  Nous avons tous les deux soixante ans.

 Maudite informatique!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mes seins

 

Thème : Un souvenir de mon père  Un bon souvenir… est susceptible de soutenir même un être désespéré ( Dostoïvski)

 Je suis obnubilée

Croyez-moi

Par tous les gros nénés

Que je vois

 Ah! Être Lolobridgida!silhouette

Un rêve !

Moi, je porte du A

J’en crève !

 Ah ! Soutenir bien haut

Fièrement

Une paire de lolos

Déments !

 Et voir l’envie dans les yeux

Des gars

Faire de fabuleux

Dégâts !

Aaaahhhh !!!

 Hélas, j’ai hérité

Misère

Du buste laminé

De mon père.

Si je veux me cacher

Sans exagération

Une quenouille c’est assez

Comme dans la chanson

  J’en ai pris mon parti,

Peuchère,

Et quelque fois j’en ris

Amère

 Telle Florence Desrochers

Toujours je vois

Où je pose les pieds

En tapinois

 J’ai trouvé une raison

Factice

Pour aimer mon balcon

Supplice

 Vous, femmes aux gros tétons,

Enviez-moi

Mon dos, à moi, n’est ni rond

Ni de guingois !

 Mais ne plus dévoiler

Mon nombril

Au fond de ce décolleté

Débile !

 Aaaahhhh!!!

Bah ! je suis comme je suis

Tant pis

Et la vie, en col Mao,

C’est tellement beau !

 

Jules, apprenti tailleur de pierre

1766. Jules, âgé maintenant de 16 ans, se présente chez les Compagnons. Maître Bruat, Compagnon fini Tailleur de pierre, le reçoit et l’accepte comme apprenti. Le Tour de France de Jules peut commencer.

Une semaine plus tard, en compagnie de son bon père, Jules se présenta au siège de Paris. Un compagnon les reçut.

– Vous êtes très jeune. Apprenez le métier de tailleur. Vous savez lire et écrire, perfectionnez-vous. Instruisez-vous, suivez des cours de géométrie, de dessin, de stéréotomie, c’est-à-dire de taille, de coupe. À la fin de votre apprentissage, revenez nous voir. Pour être accepté, vous devrez prouver que vous êtes catholique, que vous avez de  bonnes mœurs et que vous savez travailler la pierre.

Jules, un peu déçu, alla demander conseil au maître maçon Alphonse Bruat.

– Tiens le Questionneux!  Que faites-vous à Paris?

– Mon fils voulait se faire accepter chez les compagnons. Mais il n’a ni l’âge ni les compétences.

– Alors, j’ai pensé, maître Bruat, que vous pourriez me conseiller.

– Il faut d’abord apprendre le métier, Jules. Je sais que vous êtes méticuleux et, en quelque sorte, vous avez déjà travaillé pour moi. Si votre père accepte, je pourrais vous prendre comme apprenti. Votre apprentissage durera environ quatre ans.

– Ils m’ont dit que je devrais apprendre le dessin, la géométrie. Pourquoi ?

– Un bon tailleur de pierre ne se contente pas de tailler les pierres, même s’il doit maîtriser cet art. Il doit savoir les appareiller, les sculpter, tracer, dessiner les formes complexes qui permettront la construction des édifices.  En un mot, il doit connaître l’architecture. Vous apprendrez tout ce dont vous avez besoin, ici.

– Je voudrais être compagnon et faire le tour de France.

– Doucement, Jules. Une chose à la fois. Première leçon : pour être un excellent tailleur de pierre, il faut pratiquer la vertu de patience. Ne jamais se presser et surtout ne pas sauter des étapes. Sinon, la pierre se referme sur elle-même et ne vous accepte plus : vous ne ferez rien de présentable avec elle. Ah! La jeunesse! Mais vous pouvez être fier de votre fiston, Monsieur. C’est un brave petit gars!

Jules loua une des petites chambres réservées aux apprentis de divers métiers, à l’auberge tenue par Pierre Bruat, le fils d’Alphonse. Il s’entendit avec Marie, la femme de Pierre : il prendrait ses repas à l’auberge et son linge serait lavé.

L’auberge Du Chevalier (Le Chevalier D’Orsainville s’y étant arrêté en 1654), était une des rares auberges où les chambres des apprentis, situées sous les combles, avaient quatre à cinq lits individuels. Les repas, servis à une grande table de bois, étaient simples mais copieux. Une tenue correcte était exigée. Toute personne dérangeante ou entre deux vins, était immédiatement expulsée.

Le lendemain, à l’heure convenue, Jules se présenta chez son patron.

– Nous allons voir ce que vous savez faire. Parlez-moi de Saint-Éienne en Coglais. Qu’avez-vous appris, là-bas?

Jules raconta la carrière, son apprentissage, la mine de Trélazé, son tour de Bretagne pour voir les différents granits. Il remit le certificat et la lettre de Grégoire Lepouëllec, celle du Marquis de Saint-Brice.

– Je verrais sur place si vous avez bien retenu ces enseignements. Vous venez certainement de gagner une année sur vos études de tailleur de pierres. Voyons maintenant  ce que vous connaissez en géométrie et dessin.

– Je ne connais que ce qu’on apprend à l’école.

– C’est-à-dire rien. Parfait, vous n’êtes pas formé, donc pas déformé. Vous allez travailler sur les chantiers. Le soir, après souper, vous viendrez ici suivre des cours théoriques et pratiques. Pour commencer, vous allez apprendre les techniques de dessins. Demain, vous irez au chantier Dumoulin. Une enceinte autour de la gentilhommière, avec entrée arrondie et grille décorative. Avez-vous des outils, un tablier de cuir?

– J’ai un marteau,  un ciseau et mon tablier.

– Montrez-moi. Hum ! Bon! C’est un commencement! Je vais vous vendre une smille, une massette et un poinçon. Je suppose que vous les connaissez déjà. Vous me paierez un peu chaque semaine pendant un an. Si vous partez auparavant, je récupérerai les outils. Si vous les perdez ou vous les faites voler, vous devrez en racheter d’autres, payables dans les mois restants de notre entente. Vous serez payé en fonction de votre travail et de vos progrès. Est-ce que cette entente vous convient?

– Bien sûr, maître Bruat.

– Ne m’appelez pas maître ! Monsieur, tout simplement ! Nous allons donc rédiger le contrat d’apprentissage.

Petit à petit, Jules organisa sa vie. Toute la semaine, il travaillait au chantier, à l’atelier ou dans la salle de cours.

– Voici La Vertu de Paris, Honnête[1] Compagnon Passant tailleur de pierre. Il va vous enseigner le Trait*.

30-Pierre tombale

 *Très complexe, faisant partie de la stéréotomie, le Trait faisait appel à la géométrie appliquée, c’est-à-dire sans recours aux formules abstraites de la géométrie descriptive. Les plans, les épures, les tracés ne se dessinaient qu’à l’aide de techniques graphiques. L’équerre, la règle et le compas étaient les seuls instruments utilisés. De plus, chaque ligne, tracée à main levée, chaque lettre, devaient avoir une épaisseur constante, ce qui nécessitait une concentration de tout instant. « Le Trait fait de qui le possède un visionnaire jusqu’au fond de l’espace. Il est l’alchimie des solides. Le chiffre est scientifique, mais la ligne est initiatique»[2]

La chaîne d’alliance, p. 48

La-chaine-d-alliance

Début d’épure pour pierre tombale. Technique du Trait

[1] Honnêtes : honorables, pour qui l’honneur (et non les honneurs) est primordial.

[2]  Citation de L’Aveyronnais La Clé des Cœurs, charpentier.

Les papillons

Dieu est fatigué. Toute la semaine, il a travaillé sans relâche. Et depuis ce matin, il dessine, crée des papillons. Il baille. N’oubliez pas que, dans ce temps-là, les matinées duraient trois cent cinquante années de notre ère à nous.

Il baille, pose une rangée de points blancs sur le noir qui ourle l’orangé des ailes du papillon en devenir. Son crayon glisse seul, traçant un trait léger sur les ailes arrière et tombe.

Au bruit, Dieu se réveille en sursaut, prend une autre feuille de papier et recommence son croquis. Comme il est beau ce grand papillon orange vif, les ailes bordées de noir étoilé de deux rangées de points blancs. Les proportions sont parfaites. Dieu sourit et d’un souffle léger lui donne vie.

« Ce serait dommage qu’un geai bleu ne fasse qu’une becquée de toi! Tu pondras tes œufs sur des feuilles d’asclépiade qui vous rendront toxiques, ta chenille et toi. Si l’un d’eux essaie de te manger, il sera si malade que, de génération en génération, le souvenir s’en perpétuera. »

Le souffle de Dieu, vous le savez, est puissant. La petite esquisse en prend vie aussi.

– Et moi, Seigneur, pourrais-je aussi pondre sur l’asclépiade?

– Non, mon petit. Tu ressembles tant à ton cousin, qu’à ta vue seulement, les oiseaux auront des hauts de cœur. Vole en paix. Mais maintenant, je dois vous trouver un nom. Toi, mon tout beau, tu te nommeras Monarque, et toi, joli sosie, tu seras le Vice-roi.

papillons

D’où viens-tu bergère?

Thème : D’où viens-tu bergère ? Parle-moi de toi? Dis-moi pourquoi tu viens passer ainsi l’avant-midi entre les mots’?

D’où viens-tu bergère? D’un lointain pays où ma mère, veuve avec deux enfants de huit ans et trois mois, n’avait ni le temps ni les moyens de rêver. La tête vissée sur les épaules, les pieds vissés au sol, elle travaillait encore et toujours pour élever ses filles. Moi, la petite dernière, j’étais toujours dans les nuages, fantaisiste, insouciante comme il n’est même pas possible d’imaginer. Au grand dam de maman.

« Arrête de bayer aux corneilles! – Cesse de regarder les mouches! – Avance! – Mange! – Travaille! » ont été les leitmotivs de mon enfance et de mon adolescence.

À l’école, on m’appelait la « rêveuse évasive » Un oiseau, un papillon m’éloignaient de Charlemagne et du théorème de Pythagore. Au grand dam des enseignants.

 Il a bien fallu que je me dompte et ma vie « productive » a vissé ma tête sur mes épaules et mes pieds au sol. Comme maman.

 Puis la vieillesse est arrivée, libérant mon Moi profond.Porte-queue-tigre

La vieillesse? Quelle vieillesse? Ah oui, celle qui, paraît-il, fait retomber en enfance. Celle qui fissure les carapaces conventionnelles et délivre l’imagination du carcan de la Raison (avec un grand R )  Oui, elle est arrivée.

Et régulièrement, comme aujourd’hui, avec des amies aussi fissurées que moi, je passe des avant-midi  en ateliers d’écritu…!  Tiens, un porte-queue tigré! D’où viens-tu, joli papillon jaune et noir? Où vas-tu?… Attends-moi!….

28 juin 2007

ligne-grise

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La robe que tu ne mettras jamais

 C’était le temps des Fêtes. Nos coeurs étaient emplis de chansons.

Il y avait des projets plein nos têtes.

Nous comptions le temps à reculons.

Huit jours encore!

De bon matin, ton grand-père, les yeux brillants,

M’a dit – « Je monte le sapin pour nos petits-enfants. »

Je suis allée magasiner, on oublie toujours quelque chose,

Acheter les derniers chocolats et un joli poinsettia rose.

Quand tout à coup, je l’ai vue!

Fière, légère comme une caresse, elle était là, suspendue,

La belle robe de princesse! Elle était toute en taffetas,

D’une blancheur hivernale, scintillante comme le frimas,

Avec des reflets d’opale.  Au col, un petit noeud bleu,

Fin, discret mais coquin. La ceinture, comme par jeu,

Étincelait de satin. Des volants très romantiques

Lui donnaient des airs féeriques.

Immédiatement, je t’ai imaginée, petit elfe tant aimé :

Ta douce peau de porcelaine et ton allure de souveraine

Convenaient à merveille à cette robe sans pareille.

Bien sûr, je l’ai achetée et, dans du beau papier, emballée.

Il y a huit jours, c’était Noël.

Ni tes parents ni toi n’êtes venus.

Je trouve le sort bien cruel, mais c’est la vie, n’en parlons plus.

La robe, que tu ne mettras jamais, nous la gardons précieusement.La-robe-que-tu-ne-metrtras-

Elle attend ton enfant désormais: tu la lui mettras sûrement.

Et si Dieu nous prête vie, sur ta fille, nous verrons, je le sais,

Fraîche, froufroutante et jolie,

La robe que tu ne mettras jamais.

1984