Alexis : la leçon de courage

Le Saint Laurent coule le long de la route 132. L’océanique monstrueux crache sa fumée.  Dans l’autobus, les pensées d’Alexis remontent l’eau calme du fleuve, au temps où seuls de petits bateaux voguaient.

«  Soixante ans!  Il y a déjà plus de soixante ans qu’avec mes frères et soeurs, je courais sur les galets!   Mon père pêchait l’esturgeon et le bar rayé, ce beau poisson disparu.  Décimé par la pollution et la pêche délirante des blancs…  Je revois ma mère, chauffant des pierres sur un gros feu, faisant un trou dans le sable pour y déposer les roches brûlantes, le bar avec des herbages, enveloppés dans de l’écorce de bouleau, puis recouvrir le tout de sable.  Plus tard, le poisson s’effeuillait tout seul et avait si bon goût.  J’en ai encore ce goût dans la bouche.

La jeunesse actuelle ne sait plus cuisiner comme dans le temps.  Le micro-ondes a remplacé la cuisine sauvage.  Je suis heureux d’avoir envoyé mes fils auprès des Anciens pour apprendre nos traditions, notre culture.  Ils ont appris la langue abénaquise. Ils peuvent la parler et l’écrire.  Ils font aussi partie de la troupe de danse Mikwôbait, c’est-à-dire en français  « le petit qui se rappelle ».  J’aurais ainsi contribué un peu à la transmission de notre patrimoine.  C’est si triste de voir un peuple s’assimiler.   Mon grand-père, quand il était chef de bande, avait déjà essayé de réveiller notre communauté : quand nous avons dû choisir un nom pour notre premier bureau de poste, en 1916, il a décidé, avec le Conseil, d’appeler notre réserve ODANAK, c’est à dire_ «Chez nous.»   Les noms de rues aussi sont en abénaquis : Mikwa, l’écureuil, Kolipaïo, bienvenue, Sibossis, le ruisseau… C’est bien. »Comme un mourant, Alexis revoyait sa vie dans l’autobus qui le conduisait à Montréal.  Il n’avait pas voulu prendre le service express, celui qui passe par l’autoroute, cette grande tranchée qui traverse ses anciens bois.  Une saignée qui avait eu raison de la vie des forêts de ses pères.  Non, il voulait voir une fois encore son fleuve et les villages qui s’y étaient accrochés.

Sa vie avait été sans histoire dans son village d’Odanak, au bord de la rivière Saint-François, près de son embouchure dans le Saint-Laurent.  Il y était né en 1925.  À ce moment-là, ses parents vivaient déjà dans une maison de bois.  L’été, ils allaient à la pêche ou à la cueillette de plantes et de fruits.  L’hiver, ils allaient chasser et piéger.  Ils vivaient alors dans le bétagum, le campement d’hiver.  Même si les Indiens vivaient comme les Blancs, les traditions étaient encore bien vivaces.    Il avait travaillé toute sa vie dans une scierie, non loin du village.  À vingt-trois  ans, il s’était marié.  Comme elle était belle, son Alanis dans sa jolie robe de peau rehaussée de perles, ses longues tresses noires!  Ils s’étaient mariés à l’église, puisque tous les Abénakis sont catholiques.  Mais le repas et la cérémonie qui avaient suivi étaient traditionnels de leur Nation.   Puis les enfants étaient arrivés.  Six, quatre garçons et deux filles.

– La vie n’a pas toujours été facile : le salaire de la scierie n’était pas gros.  Mais avec la chasse, la pêche, nous n’avons jamais eu faim.  Et puis, Alanis savait comment mener une maison.  Elle allait ramasser les fruits sauvages, les herbes pour la cuisine et les remèdes.  Et le foin d’odeur!   On ne trouve presque plus de foin d’odeur maintenant, sur les bords du fleuve.  Nous devons l’acheter chez les Micmacs de Gaspésie.  Avec des lanières de frêne, mélangées au foin, Alanis faisait de si beaux paniers!  Que de soirées passées à battre le frêne noir pour préparer les éclisses, à fendre, à lisser ces lamelles pour qu’Alanis les tresse avec le foin d’odeur.  De ses doigts agiles des paniers de toutes formes, de toutes tailles prenaient vie sur les moules de bois qui se passent de génération en génération, de mère en fille.  Pendant les longues soirées d’hiver, elle apprenait à nos filles l’art de la vannerie abénaquise.  Ou bien elle leur enseignait la broderie de perles de plastique.  Dans le temps, ces perles étaient de petits coquillages.   En 1991, je suis allé en France avec une délégation, pour fêter le trois centième  anniversaire d’un don que mes ancêtres avaient fait à Notre-dame de Chartres.  Un wampum :  une grande banderole de plus de deux mètres de long sur 15 centimètres de haut.  Nos petits coquillages inscrivaient « Latri Virgini Abnaquaei DD » Il est en belle place dans une vitrine.  En échange, les chanoines de Chartres nous donnèrent une statuette d’argent de la Vierge Marie.  Les Anglais nous l’ont volée et emportée aux Etats.  Il y a quelques années, les Américains nous en ont fait parvenir une réplique.  Elle est dans notre musée.

Oui, j’ai eu une bonne vie.    Jusqu’à ce jour d’octobre, il y a cinq ans…»

Depuis quelque temps déjà, il avait l’impression que ses urines changeaient de couleur : elles devenaient rosées.  Début octobre, un matin, elles devinrent rouges.  Le lendemain, tout était rentré dans l’ordre.  Une semaine plus tard, non seulement elles rougirent de nouveau, mais quelques caillots passèrent.  Il prit rendez-vous chez le médecin qui l’envoya dans un grand hôpital de Montréal.  Consultation externe.  Deux heures d’attente.  Un étudiant monte son dossier.  Un résident le voit.  Le patron l’examine.  Biopsie.  Prises de sang. Radiographie. « Vous revenez dans huit jours ».

Deux heures d’attente.  L’étudiant et le résident le voient, sans un mot.  Le patron arrive, prend le dossier, regarde les résultats des laboratoires : « Vous avez une petite tumeur dans la vessie.  Elle est très petite mais cancéreuse.  Je vais vous hospitaliser et, par voies naturelles, nous la brûlerons au laser.  Nous ferons un peu de chimiothérapie in situ et tout devrait bien aller.  Ne vous faites pas de souci : je vous le répète, elle est petite et ce genre de cancer se guérit très bien.  Donc, je vous revois la semaine prochaine pour l’intervention »

Il avait prévenu Alanis, ses enfants.  Le cancer était pris à son tout début et tout irait bien.  Le «Grand Médecin Blanc» le lui avait dit.

Effectivement, après l’opération, tout alla bien…   Pendant six mois.

Retour à l’hôpital.  Même cérémonial.   Une semaine plus tard : « Vous faites une récidive, grosse comme une petite perle de vos broderies.  Ce n’est rien.  On va la brûler et vous n’y penserez plus.»

Il n’y pensa plus ou presque, pendant un an.  Et puis…

Il eut encore trois récidives.  À la dernière, le Grand Patron déclara :  « Je ne peux pas indéfiniment brûler les tumeurs.  Nous allons prendre les grands moyens : Nous allons passer par voie abdominale et enlever un morceau de la vessie.  Rassurez-vous, ce sera un tout petit morceau.  Mais nous analyserons les tissus adjacents pour être certains qu’il ne reste plus de cellules cancéreuses sur le pourtour.  Nous faisons cette analyse pendant l’intervention et nous serons débarrassés de ce cancer.  En même temps, ça me permettra de vérifier tous vos organes abdominaux et de m’assurer qu’ils sont sains.  Vous rentrerez à l’hôpital la semaine prochaine.  Vous passerez plusieurs examens et, si tout est correct, je vous opérerai dans quinze jours »

Alexis aurait voulu être rassuré.  Mais il commençait à entrevoir une fin prochaine.   Qu’allait devenir Alanis qui, elle aussi était malade ?   Sa vue avait baissé.  Ses doigts étaient déformés par l’arthrite rhumatisante.  Leurs enfants pourraient-ils prendre soin de leur mère ?   Autant de questions qui se mirent à tourner dans sa tête.  Rien pour aider une guérison.  Et il se sentait si fatigué!

La cystectomie* partielle eut lieu et Alexis reprit courage.

Un an plus tard environ, il se retrouvait à la case départ.  On lui fit une deuxième cystectomie partielle.  Mais le «Grand Patron» le prévint qu’en cas de récidive, il serait obligé d’enlever la vessie au complet.

Cette fois, elle n’a pas attendu un an!   L’urologue lui expliqua qu’il n’y avait qu’une solution: la cystectomie totale.  Dans son malheur, il avait de la chance car aucun autre organe n’était atteint par le cancer.  Donc, la vessie enlevée, il serait tranquille.  Quant au sac sur le ventre, les infirmières lui enseigneraient comment le poser, le vider, le laver.

Alexis lui répondit qu’il ne voulait pas donner de travail à sa femme et qu’il voulait rester digne et respectable.  « Aucun problème : vous ferez vos soins vous-même et aucune odeur ne vous incommodera puisque le sac est étanche. »

Alexis retourna chez lui, réunit ses enfants et leur demanda conseil.   Chacun l’assura de son amour, promit de l’aider et l’adjura de se battre.  Alors, il retourna à l’hôpital.

Arrivé dans sa chambre, il reçut la visite de l’infirmière-chef.  En cinq ans, ils avaient développé des liens de confiance et d’amitié.   « Garde, c’est ma dernière tentative.  Si je fais une autre récidive ou si je ne peux pas faire mes soins moi-même, je me laisserai mourir.  Ce n’est pas une vie pour Alanis.  Je ne peux lui en demander plus.  Si je reviens, promettez-moi, Garde, que vous ferez tout ce qui est en votre pouvoir pour empêcher l’acharnement thérapeutique et me permettre de mourir avec dignité. »

« Je vous le promets »

Alexis retourna chez lui.  Odanak.  Il essaya des jours entiers de maîtriser la technique de ses soins.  Il n’y parvint jamais.  Impossible d’assécher complètement la peau avant de poser tambourle caraya, ce boudin caoutchouteux qui «colle» le sac.  L’urine coulait toujours goutte-à-goutte, comme de l’eau dans un chaudron percé.  Et au moment où il s’y attendait le moins, une tache s’élargissait sur sa chemise.  Alanis essaya aussi, mais ses pauvres doigts déformés la trahissaient.  Deux de ses fils essayèrent, sans succès.  Alexis vit de la pitié dans leurs yeux.  Le conseil de bande décida une soirée traditionnelle.  Le soir, autour du feu, jeunes et anciens dansèrent GAÏWANE, le chant rituel qui éloigne les mauvais esprits.   En vain.

Perdu dans ses pensées, Alexis arrive à Berry de Montigny, la gare des autobus. Il prend son tout petit sac, se dirige vers le métro.  En haut de l’escalier, il se ravise et décide de prendre l’autobus 24.  Dans les rues, il voit les Montréalais courir vers il ne sait quel rendez-vous urgent.  On dirait une horde de maringouins, bourdonnante, tourbillonnante.

«  Quelle folie, cette course continuelle.  Combien la vie était plus belle il y a trente, quarante, cinquante ans!  On vivait au rythme de la nature, avec la nature.  Existe-t-il au monde une seule chose qui vaille la peine de nier l’instant présent?  Qui, pendant cette course effrénée vers un quelconque mythe, a vu l’oiseau qui chante à tue-tête sur la branche ?  Qui a remarqué ce nuage en forme de totem?  Nos ancêtres étaient sages, qui incrustaient la vie dans la nature.  Quand ils allaient chasser, la prière de remerciement qu’on doit adresser à l’animal qui s’offre à vous, était aussi un temps de réflexion.  Car, on ne surprend pas un chevreuil ou un orignal pour le tuer.  Il s’offre à vous, donne sa vie pour vous permettre de survivre quelque temps, vous et votre famille.  Il faut le remercier pour que son âme soit heureuse.  Quel chasseur blanc a une pensée pour le buck si ce n’est pour imaginer l’envie de ses amis devant le trophée?

Quelle différence entre la philosophie des Blancs et celle des Autochtones !  C’est comme la religion.  Pourquoi les Blancs se sont-ils posés en directeur de conscience et ont-ils forcé les «Sauvages» à devenir catholiques?  Bien sûr, leurs croyances sont respectables, mais les nôtres l’étaient tout autant. Au moins, nous, nous la vivions, notre religion.  Les catholiques, même pas.  Où est la charité sur laquelle ils basent leur croyance?  Tiens, là, sur le banc du parc Lafontaine, un clochard.  Qui lui donne à manger?  Chez nous, il n’aurait qu’à frapper à une maison et il partagerait notre repas.  Et cette histoire de terre, de propriétés foncières ou non ?  Comment peuvent-ils penser un seul instant qu’elles leur appartiennent par décision divine ?    Quelle folie !  Pourtant Jésus a prôné le partage de toutes les richesses.  Non, les Blancs ne retiennent de la religion que ce qui fait leur affaire.

Et nous, avons-nous eu raison d’abandonner nos croyances pour les dires des prêtres?  Où est la vérité?  Il n’y a peut-être qu’un seul vrai  Être Suprême appelé différemment selon les peuples? Dieu ou le Grand Manitou? »

Le voici  à l’hôpital.  On le conduit dans sa chambre.  L’infirmière-chef n’est pas là.  Il aurait aimé lui parler, lui rappeler leur dernière conversation.  Tant pis.  Alexis enfile sa jaquette, l’uniforme des malades.  Il y épingle le petit panier en foin d’odeur que sa petite fille a fait pour lui.  Un tout petit panier que ses doigts de huit ans ont tressé au bout d’un crayon.  Un tout petit panier de un centimètre «  pour que, là où tu t’en vas, Grand-père, tu te sentes toujours chez nous. ».  Odanak.  Un dernier coup d’oeil au parc.  Il se couche sur le dos et ferme les yeux.

Une infirmière entre dans la chambre et le salue.  Il ne répond pas.  Il ne répondra plus, il ne bougera plus.  Deux jours se passent.  Même l’infirmière-chef n’obtient pas de réponse, pas de réaction.

La porte s’ouvre et son oreille de chasseur lui indique la présence de trois personnes.

– Tous ses examens sont normaux, dit la voix du grand patron.  Pourtant il n’a aucune réaction consciente.  A-t-il un problème neurologique?

– Nous allons voir ça, dit le médecin inconnu. Il lève son bras qui retombe inerte.  Lève son autre bras qui retombe inerte. Tape sur un genou qui tressaute.  Tape sur l’autre genou qui tressaute.  Griffe une plante des pieds, puis l’autre.  Le tourne sur le côté,  palpe ses vertèbres.  Toujours aucune réaction.  Le remet sur le dos. Lui soulève une paupière, puis l’autre.  Les yeux d’Alexis rencontrent ceux de l’infirmière-chef, debout au pied du lit.  Leurs regards courent l’un vers l’autre, s’étreignent, s’enlacent, se soudent dans l’immobilité et le silence complets.

« Garde, j’ai fait tout ce que j’ai pu.  Je ne suis pas capable de poser ce sac convenablement.  Quelle douleur pour ma femme et mes enfants!  Quelle honte quand, soudain, la fuite arrive!  Quelle pitié dans les yeux des autres   Je ne peux plus le supporter.  Je ne peux plus imposer cela à ma belle Alanis !  Je leur ai dit adieu.  Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, la dernière fois.  Souvenez-vous de votre promesse.

– Je tiendrai ma promesse.  Adieu, Alexis.  Vous me permettez de vous appeler Alexis?

– Adieu, Garde. »

Alexis referme les yeux.  Le silence continue, épais, dense.  Les deux médecins sortent, suivis de l’infirmière-chef.   De l’autre côté de la porte :

– Que s’est-il passé, Garde, demande le neurologue?

– Il m’a rappelé ma promesse de vous demander aucun acharnement thérapeutique.  Il s’est battu de toutes ses forces pendant plus de cinq ans.  Il dépose les armes par amour pour sa femme Alanis.   Il vous en avait déjà parlé, Docteur, quand il a accepté la cystectomie totale.

– C’est vrai, dit le grand patron.

– Laissons-le mourir en paix, dit le Neurologue.

Après la ronde de l’infirmière de nuit, un tout petit panier serré dans sa main droite, Alexis partit rejoindre ses ancêtres.

Miroir sans tain, p.39

ligne-grise

 

Leave a Response