1- À la SPCA

 Une petite chienne qui a du chien, p. 10

Un samedi, les «amis» de mes premiers maîtres me conduisirent dans une grande maison, fort attrayante de l’extérieur, mais qui, à l’intérieur, sentait la désolation et la Pin-Up-cadremort. Là, ils dirent qu’ils ne pouvaient plus me garder en appartement, car j’aboyais tout le temps quand j’étais seule. Sans doute eurent-ils peur qu’on me refuse s’ils parlaient de mes petits dégâts sur le plancher, car ils passèrent sous silence mes cadeaux de frustration. Un sourire radieux à la préposée, et ils partirent.
>Hélas, j’étais loin de m’imaginer ce qui m’attendait et surtout le danger que je courais! On m’a mise dans une cage, comme une bête malfaisante. On m’a conduite chez un médecin qui m’a trouvée en bonne santé malgré ma maigreur. J’ai eu une consultation chez une psychologue. Dieu que cette femme semblait gentille et comprendre les petits chiens malheureux! J’aurais tant voulu qu’elle sente ma misère morale et qu’elle m’aime! J’ai déployé tout mon charme : caresses, baisers, frétillements évocateurs, yeux de biche… Même si je suis petite, trente-cinq centimètres quand je dresse la tête, j’ai un cœur immense qui contient tout l’amour du monde et je suis prête à le donner si on m’aime un tant soit peu. Tout mon comportement, verbal et non verbal, témoignait de mon besoin d’amour.
Mais je m’étais encore trompée. Elle est restée insensible et m’a remise à une jeune fille. Avant de quitter le bureau de consultations, j’ai eu le temps de voir la psychologue écrire sur mon dossier :  » UN MOIS « . On m’a ensuite emmenée dans une grande pièce pleine de chiens de toutes races et de tous poils. Il y en avait de toutes les grandeurs, de toutes les grosseurs. On m’a enfermée dans une petite cage grillagée, sans tapis, sans rien pour me reposer. Juste un bol d’eau. Sur la porte, toujours la même mention énigmatique :  » UN MOIS « . J’étais si triste que je me suis endormie de suite, en rond, le nez dans les pattes pour sentir mon odeur, la seule que je connaissais ici, la seule capable de contenir ma panique.
Les jours ont passé, lamentables, sinistres. De l’autre côté de la porte, je pouvais voir une pièce, plus petite que celle où j’étais. Des chats y étaient retenus prisonniers, eux aussi.
De temps en temps, une employée venait me parler et chaque jour me sortait dans la cour. Elle faisait la même chose avec mes compagnons. Bien sûr, elle faisait de son mieux, mais dix minutes d’attention par jour, c’est bien peu quand on est tellement triste et si malheureuse!
Et puis, une autre idée obsédante me trottait dans la tête :  » UN MOIS ”, ça veut dire quoi? Par trois fois, j’ai vu mes compagnons dont le temps était expiré, s’en aller pour ne plus revenir. Un énorme berger allemand, arrivé une journée avant moi, m’a donné l’explication : « Regarde, Guidoune. Tous les jours, ou presque, des gens viennent ici pour récupérer leur chien perdu ou en choisir un. Ils partent alors avec leur ami retrouvé ou l’animal de leur choix. C’est ce qu’on appelle l’adoption. Si personne ne t’a adoptée pendant la période qui t’est allouée, on viendra te chercher et on t’endormira au gaz. C’est l’euthanasie. Toutes tes misères seront alors terminées». Je n’en croyais pas mes oreilles!  » EUTHANASIE : théorie selon laquelle il serait permis d’abréger la vie d’un malade incurable « . Mais je ne suis pas malade! Le médecin l’a même écrit sur mon dossier! Je l’ai vu! Pourquoi paient-ils un médecin s’ils ne croient pas ce qu’il dit? De quel droit pourrait-on abréger cette vie que je commence et que j’aime tant, même si je me plains de mon sort? MA VIE! Et dire que je me suis laissé prendre aux belles paroles de ces gens! Moi, quand je n’aime pas quelqu’un, je ne lui parle pas, je ne le caresse pas. Je grogne, je lui fais comprendre que je vais mordre. MORDRE mais pas TUER! Eux, ils m’appellent « La Belle Guidoune », me flattent, me donnent à manger puis me quittent froidement pour préparer la chambre à gaz! Ça ne doit pas être vrai! Ce doit être une sinistre plaisanterie du gros berger allemand! Une telle méchanceté, une telle hypocrisie ne se peuvent pas!
Et si c’était vrai?
Je suis arrivée ici le vingt et un septembre…
Nous sommes le premier octobre…
Il resterait vingt jours…
Mon Dieu…

Les jours passaient lentement et cependant si vite. Des chiens venaient, des chiens partaient… En ouvrant tout grands mes yeux et mes oreilles, je réalisais que le gros berger allemand ne m’avait pas menti. Quelquefois, les préposés parlaient entre eux et disaient combien il était dommage que tel ou tel petit chien, si gentil, doive être euthanasié. J’étais horrifiée!
Un matin, un homme grand, fort, est venu, a examiné le berger allemand. Il est allé trouver une employée et après quelques formalités, a dit : « Allez, mon vieux, viens. Nous allons faire une bonne équipe tous les deux! » Mon grand copain n’a eu que le temps de me dire : « Bonne chance, Guidoune!» puis il est parti avec son nouveau maître. Il avait été adopté. Dix jours avant de…
Nous sommes le dix octobre…
Pour moi, il reste onze jours…
Mon Dieu…s’il vous plaît…

Jeudi dix-sept octobre. Quatre jours avant la fin de mon mois. Je suis de plus en plus nerveuse. À dix heures, comme chaque matin, les portes s’ouvrent et laissent passer le flot incessant de maîtres potentiels. Je sais par expérience que personne n’emmènera la bibitte à poils que je suis. Même cette femme d’un certain âge qui me sourit, s’arrête et passe sa main dans ma cage. Je suis sûre qu’elle ne s’intéressera pas à moi bien longtemps. D’ailleurs une préposée se précipite sur elle pour la gronder :
« Voyons, Madame, on ne met jamais sa main dans la cage d’un animal inconnu! Il peut mordre! » – « Si nous devons être amies, elle ne me mordra pas. Si elle mord, nous ne serons jamais amies. Autant le savoir tout de suite », répond la dame. Tiens, un humain intelligent! Mais je ne veux pas lui faire confiance!
Tout s’est alors précipité. La dame d’un certain âge a dit que nous serions amies. Une employée lui a demandé pourquoi elle voulait un chien, si son mari était d’accord, si elle vivait en appartement, si elle travaillait, etc. Enfin toutes les questions que l’on pose avant de confier un animal en adoption. Elle a passé toutes les étapes de façon satisfaisante. On l’a alors enfermée dans une cage vitrée et on m’a conduit vers elle pour la garder. J’ai vite sauté sur ses genoux pour la prévenir de la traîtrise des humains de cette maison qui placent tout le monde en cage et pour lui dire de garder courage. Soudain, j’ai pensé à la pancarte qu’ils accrochent aux portes des cages. J’ai couru pour voir si la vieille dame avait aussi obtenu un mois pour se faire adopter. Mais rien n’avait encore été décidé. Pourtant, j’avais vu la psychologue parler avec elle. J’étais inquiète, nerveuse pour elle.
Après un quart d’heure, on est venu nous chercher. On m’a remise dans ma cage et on a emmené la vieille dame. La psychologue l’a revue, lui a dit que tout semblait en ordre, qu’il ne lui restait qu’à payer quatre-vingt-cinq dollars, opération comprise (???) et que Guidoune serait à elle. J’aurais aimé que vous voyiez la tête de la vieille dame et que vous l’entendiez rire aux éclats au nom de Guidoune : « Ce n’est pas vrai! Elle ne s’appelle pas Guidoune! Elle est bien trop belle pour s’appeler Guidoune! Regardez là : fine, fière, racée! Je l’appellerai PIN-UP! »
C’est ainsi que j’ai quitté la SPCA avec ma nouvelle maîtresse.

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